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« La Jeune Fille de l’eau » de M. Night Shyamalan (2006)

"La Jeune Fille de l'eau" M.Night Shyamalan (2006)

« Why don’t he meet me ? » répète l’écrivain. L’appel a des résonances familières. On croit reconnaître celui qu’adresse l’homme à son Créateur. On se trompe. C’est le cri du Créateur lui-même souffrant de ne pas connaître son héritier.

La vie ne peut se résumer à ce quotidien monotone, ce cadre étriqué. Voilà le rêve ou la conviction inébranlable de certains. Les contes y font écho, inscrivant nos vies au bout d’une lignée héroïque ou fabuleuse. Shyamalan va plus loin. Il engage l’homme à écrire lui-même son histoire, à repousser la mort en s’adressant à ceux qui viendront. Le film incarne cet espoir fou en prise avec ses propres démons, l’impuissance de l’être humain, sa fragilité, ses peurs. L’espoir est fou mais lui-seul rend « toute cette horreur » supportable.

Le passé n’est pas évacué. Le passé est une blessure qu’on ne peut ignorer. Le passé a recueilli nos amours et parfois nos illusions. Mais ce film est un acte de foi. Rien ne peut arrêter l’humanité créatrice. Tout entrave et musèle celle qui se définit en fonction d’un passé toujours douloureux. Ce dont nous avons besoin : d’inspiration. Les héros de Shyamalan, héros du quotidien, sont avant tout des muses, ou des prophètes, qui s’ignorent.

Ecrire pour vénérer nos morts, dialoguer avec eux pour adoucir le deuil : ce n’est pas suffisant. Combien de fois, pourtant, Shyamalan lui-même n’a-t-il pas tenté de franchir la frontière qui nous sépare des disparus, de réunir les deux mondes ? Mais le passé est une impasse.

Ecrire, c’est s’offrir aux inconnus qui viendront. C’est devenir une source d’inspiration.

 

« Mouchette » de Robert Bresson (1967)

"Mouchette" Bresson (1967)

Lorsqu’une journaliste lui demande de résumer son film, Bresson refuse. Ce serait odieux, ajoute-t-il. Les faits qui constituent l’histoire le sont, en effet. Se taire ne revient pourtant pas à nier leur violence. Là où le mot échoue à dire l’innommable, le cinématographe de Bresson y parvient.

La caméra reste proche de la terre et ne s’élève que rarement vers le ciel. Il faut le bras mécanique d’un manège de fête foraine pour y élever les personnages. Le reste du temps, c’est la terre détrempée de la forêt qui semble constituer leur univers, les herbes folles du fossé, les cailloux de la rivière et les sabots de Mouchette, qu’elle enlève et qu’elle remet. La caméra est ce chien de chasse qui a flairé une piste et s’y accroche.

Cette piste, ce fil d’Ariane, traverse le film et trouve un écho dans cet enchaînement de gestes banals et parfaitement orchestrés qui relie les êtres les uns aux autres. Il s’agit presque toujours d’un don. Recevoir une pièce, une robe, un croissant. Remplir les verres, nourrir l’enfant, faire boire la mère. Comme les personnages œuvrent malgré eux à quelque œuvre invisible, le film dessine le contour du mystère qu’il traque.

Cette obsession de la terre ne nie pas le ciel. Elle nous dit que les réponses se trouvent ici-bas.

Ici-bas, les êtres meurent. Le volatile pris au collet, la mère de Mouchette sur son lit, le lièvre atteint par le fusil du chasseur, tous agonisent. Lorsque Mouchette bombarde ses petites camarades d’école qui se parfument de grosses mottes de terre, elle leur rappelle ce qu’est la réalité. Il n’y a que la terre. Le reste est vanité.

Parmi les agonisants, on trouve Arsène, le braconnier, qu’une crise, d’épilepsie sans doute, jette au sol. Il vient de tuer le garde forestier, du moins le croit-il. On les a vus tous les deux rouler près de la rivière. Dans la cabane où il s’est réfugié, Mouchette est auprès de lui. Arsène se relève. Un peu plus tard, il tombe une nouvelle fois. Sur Mouchette cette fois, qui lutte d’abord contre l’appétit de l’homme, qui l’étreint ensuite.

Mouchette déclare à l’une des mégères du village : c’est mon amant.

Le mal serait donc en elle ? Le désir d’une femme et la haine des honnêtes gens dans ce corps de fillette grandie trop vite.

Mouchette est une sainte qui s’ignore. En chantant près du corps du braconnier qu’un mal étrange défigure, elle redonne ses lettres de noblesses à la pitié, cet amour subversif qui élit le dernier au rang de premier.

"Mouchette" Bresson (1967)

Black and White Street Photographs of New York City by Matt Weber

Black & White NYC Street Photography by Matt Weber

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