Ephphata

« Après la tempête » de Hirokazu Kore-eda (2017)

Camus dit, en substance, qu’un homme donne un sens à sa vie lorsqu’il agit en regardant la mort en face. Il devient lucide. Qui l’est vraiment ? Rares sont ceux qui vivent sans s’accrocher à un rêve, un Dieu, un souvenir.

Le dernier film de Kore-eda réalise l’impossible expérience de la lucidité. Il montre le bonheur sans jamais cesser de regarder en face la médiocrité de l’existence. Il ne se laisse pas séduire par les sirènes de la mélancolie qui chantent les amours « profonds comme la mer ». Aucun des personnages n’a connu ni ne connaîtra le grand amour, ce sentiment est réservé à l’enfant qui adore sa grand-mère. Mais aucun, non plus, n’est dépourvu de tendresse. Le passé dont on se vante de faire table rase est conservé, comme cette chemise du défunt mari, si largement critiqué. Aucune grandeur, aucune froideur non plus. Kore-eda renonce à ce qui sortirait l’homme de l’ordinaire pour saisir l’insaisissable : le bonheur d’être, tout simplement.

Ce bonheur (il faudrait trouver un autre mot. Celui-là écrase l’émotion délicate qu’exprime le film, un certain bien-être, une douceur de vivre) vient d’une ritualisation du quotidien poussée à l’extrême :  chaque scène est répétition ou variation d’une autre, jouée dans l’enfance, jouée par la génération précédente ou jouée par d’autres : manger une glace, se cacher dans le jeu du square lors de la tempête, se rendre chez un professeur écouter de la musique. En s’attachant au sillon unique que trace une famille pour l’éternité, Kore-eda souligne la pauvreté, disons la simplicité, de l’existence qu’il ne cherche en aucun cas à sublimer. En étant fidèle à ce qu’est la vie, une série de déceptions, il découvre un bonheur d’une nature très particulière, celui de personnages blottis l’un contre l’autre, dans le creux de leur sillon. Si la beauté advient alors, c’est qu’elle est intrinsèquement liée à ce bonheur (et au regard de Kore-eda).

Le film est une gageure. Par la complexité et la finesse du sentiment dont il veut rendre compte. Par son renoncement à ce qui constitue souvent le cinéma, ces émotions qui risqueraient d’empêcher l’éclosion de la vérité.

Le film de Kore-Eda est ce papillon aux ailes bleues, né d’un mandarinier qui n’avait ni fleurs ni fruits.

« La Jeune Fille de l’eau » de M. Night Shyamalan (2006)

"La Jeune Fille de l'eau" M.Night Shyamalan (2006)

« Why don’t he meet me ? » répète l’écrivain. L’appel a des résonances familières. On croit reconnaître celui qu’adresse l’homme à son Créateur. On se trompe. C’est le cri du Créateur lui-même souffrant de ne pas connaître son héritier.

La vie ne peut se résumer à ce quotidien monotone, ce cadre étriqué. Voilà le rêve ou la conviction inébranlable de certains. Les contes y font écho, inscrivant nos vies au bout d’une lignée héroïque ou fabuleuse. Shyamalan va plus loin. Il engage l’homme à écrire lui-même son histoire, à repousser la mort en s’adressant à ceux qui viendront. Le film incarne cet espoir fou en prise avec ses propres démons, l’impuissance de l’être humain, sa fragilité, ses peurs. L’espoir est fou mais lui-seul rend « toute cette horreur » supportable.

Le passé n’est pas évacué. Le passé est une blessure qu’on ne peut ignorer. Le passé a recueilli nos amours et parfois nos illusions. Mais ce film est un acte de foi. Rien ne peut arrêter l’humanité créatrice. Tout entrave et musèle celle qui se définit en fonction d’un passé toujours douloureux. Ce dont nous avons besoin : d’inspiration. Les héros de Shyamalan, héros du quotidien, sont avant tout des muses, ou des prophètes, qui s’ignorent.

Ecrire pour vénérer nos morts, dialoguer avec eux pour adoucir le deuil : ce n’est pas suffisant. Combien de fois, pourtant, Shyamalan lui-même n’a-t-il pas tenté de franchir la frontière qui nous sépare des disparus, de réunir les deux mondes ? Mais le passé est une impasse.

Ecrire, c’est s’offrir aux inconnus qui viendront. C’est devenir une source d’inspiration.

 

Black and White Street Photographs of New York City by Matt Weber

Black & White NYC Street Photography by Matt Weber

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