« L’Emprise du Crime » de Lewis Milestone (1946)

par Emilie Sapielak

Sam connaît bien la bible. Il fréquente beaucoup les hôtels.  En haut d’une colline qui surplombe la ville, il met en garde Barbara Stanwyck, Martha. La femme de Loth devait partir sans se retourner. Elle a été changée en statut de sel.

La mise en garde vient trop tard. Martha Ivers n’a jamais cessé de vivre dans le passé et voit le monde qui l’entoure à travers ce filtre déformant qui brouille la limite entre le bien et le mal. Elle fait condamner un homme à mort, se révèle prête à faire tuer son mari, à tuer elle-même son amant, Sam. La violence de cette femme fatale jaillit pourtant de son incapacité à tenir cette position. Elle reste enchaînée à son mari qui connaît son secret, à son amant qu’elle a aimé et qu’elle attend toujours comme son sauveur.

Toni, la belle Lizabeth Scott, est un ange, un de ces anges de films noirs dont on aurait coupé les ailes, et qui arborent, véritable signe distinctif, un regard doux et mélancolique tourné vers le ciel qu’ils n’habiteront plus jamais, ou seulement à la toute fin. « I was so lonesome tonight, I could die ».

Toni n’est pas un modèle de vertu. Pour éviter la prison, elle trahit Sam. Mais elle est la gardienne de l’espoir, toujours déçu, toujours ressuscité. Elle n’a rien, elle mise et donne toujours tout ce qu’elle possède, sans méfiance. Lorsque Sam veut partir, elle est au tapis. Elle est encore là lorsqu’il revient.

Sa fragilité est bouleversante. Lorsque, devant Sam, elle essaie, enthousiaste, si belle et si fraîche, la tenue d’été assez dénudée qu’il lui a offerte, et qu’apparaît la diabolique Martha, encapuchonnée comme la mort dans un riche manteau, la scène est aussi terrible que si on avait pointé un revolver contre sa tempe. Elle est humiliée par Martha qui se répand en sarcasmes sur sa tenue et sur ce corps qui va très bien avec, par Sam qui l’abandonne pour parler « affaires » avec sa rivale.

Les scènes de bonheur dans ce film infernal sont particulièrement simples et fortes : Toni se déshabille en souriant, prend une douche en souriant et, toujours souriant, frappe à la porte de l’autre chambre attenante à la salle de bain, celle de Sam.  Elle propose d’échanger le livre oublié par un précédent voyageur contre une cigarette. C’est au tour de Sam de sourire, désarmé. Il a le même : c’est la bible que l’on trouve dans tous les hôtels.  Il pose la sienne sur le lit. Toni s’assoit à côté des deux livres, puis se relève, mais Sam la retient d’un mot, ne se lassant pas de la contempler. « It’s really a picture ».  Dans cette chambre, le couple que forment Toni et Sam est une chose aussi extraordinaire que la présence de deux bibles l’une à côté de l’autre. Ce qui est communément envisagé comme sacré et unique s’est miraculeusement reproduit en deux exemplaires.

Publicités