« Ordet » de Carl Theodor Dreyer (1955)

par Emilie Sapielak

Deux personnages discutent face à la caméra et ne se regardent pas ou à peine. Quels qu’ils soient, quoi qu’ils fassent, les personnages finissent régulièrement dans ce cadre déjà occupé en haut à gauche, à droite ou au milieu, par un tiers – un tableau, une fenêtre, une lampe – dont la présence massive fait office de troisième œil qui donne une profondeur étonnante à ce qui est dit, et, surtout, à ce qui est montré. Cette rigidité du cadre et cette insistance à venir se poser dans ces lieux anodins, le salon,  la chambre ou la porcherie, fascinent.  On est fasciné par ce qui est si manifestement pointé du doigt mais qu’on ne voit pas.

Cette présence triple à l’image pose le conflit, l’affrontement de deux personnes propice au drame, d’une autre manière et concourt également à cette atmosphère si particulière et si difficilement descriptible. Deux pères s’affrontent sur le mariage de leurs enfants respectifs et sur leurs croyances religieuses. Or, le véritable problème n’est pas dans le duel mais dans l’équilibre de trois réalités qui souvent s’excluent : le quotidien, les croyances, Dieu. Un évènement secondaire, l’accouchement malheureux d’Inger, belle fille de Morgen, l’un des pères rivaux, va le montrer.

L’union merveilleuse est réalisée dans une scène où l’on voit, assis sur la chaise où Inger avait l’habitude de filer la laine, Johannes, le fils prophète de Morgen que tout le monde tient pour fou. Sa nièce, l’enfant d’Inger, une enfant aussi blonde que lui est brun, a grimpé sur la chaise derrière lui et, le surplombant, a passé ses petites mains autour de ses épaules. La caméra tourne autour d’eux et les enveloppe d’une présence indicible. L’enfant refuse que sa mère, mourante depuis son accouchement, monte au ciel. Elle convainc le prophète de la laisser quelques temps encore sur terre. Elle croit que cela est possible.

C’est elle qui permet au miracle de la résurrection d’avoir lieu. « Pas un d’entre vous n’a eu la pensée de demander à Dieu de vous rendre Inger » dit Johannes devant le cercueil ouvert, devant le beau-père et le mari d’Inger meurtris par la douleur. L’accusation est terriblement cruelle. On a vu la douleur terrasser le mari d’Inger, séparé à jamais de celle qu’il aime. Il s’est écroulé sur sa chaise lorsqu’est passé derrière lui le jeune couple heureux d’être enfin réuni par le consentement des pères  réconciliés devant la mort, et s’éloignant du cercle des veilleurs.

Il faut pourtant le reconnaître, l’enfant seule a eu la foi, concluant cette histoire d’une manière éblouissante : Inger ressuscite car son enfant le demanda au Christ.

Main dans la main avec l’enfant d’Inger, face au cercueil ouvert, face à nous, devant une grosse horloge fichée dans le mur à droite, Johannes prononce les paroles qui redonnent vie à Inger.

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