« Les sœurs de Gion » de Kenji Mizoguchi (1936)

par Emilie Sapielak

Si fragile dans un simple déshabillé, Omacha tient tête à sa sœur aînée, Umekichi. Geisha comme elle, Omacha ne supporte plus la soumission de sa sœur aux règles érigées par les hommes, qui la font vivre dans l’humiliation et la pauvreté. Elle intriguera désormais pour profiter des largesses de ses admirateurs.

Omacha entreprend une croisade aveugle dont les conséquences semblent aller à rebours de son désir de justice.  Les personnages les plus émouvants sont des hommes. L’ancien protecteur ruiné d’Umekichi, la sœur aînée, et qui vit désormais à ses crochets, est mis à la porte. Le vieil homme demande des nouvelles de celle à laquelle il s’est attaché, n’ose lui transmettre un message croyant respecter une décision qui vient en fait de la cadette. Lorsqu’Umekichi le retrouve enfin et lève le malentendu, la scène est particulièrement touchante. Il lui propose, devant une tasse de thé, de s’installer chez lui, un lieu vidé de ses meubles par les créanciers et la dernière vente aux enchères. Elle accepte sans faire de manière, avec cette simplicité qu’ont les très vieux couples. Il partage avec elle un morceau de pain. Et ce morceau de pain vaut largement le tissu qu’elle lui offre au début du film pour un nouveau kimono et qui la fait s’endetter davantage. Une table basse les sépare. Les fenêtres autour d’eux laissent entrer la lumière du monde et leur joie, discrète et sincère, irradie.

Combien différente est l’attitude d’Omacha la guerrière. La cadette, usant de ses charmes, soutire un kimono à un jeune prétendant, commis d’un riche marchand. Elle le repousse ensuite pour faire du marchand son protecteur. Le jeune commis, alors en rivalité avec son patron, est renvoyé.

La croisade d’Omacha contre une société machiste paraît oublier une autre dure réalité, celle qui fait des faibles et des pauvres les jouets des grands. Au tendre tête à tête entre Umekichi et son ancien protecteur ruiné s’oppose ainsi la scène de ménage que l’on voit de loin, au fond d’une pièce fermée, entre le riche marchand et sa femme qui vient d’apprendre qu’il fréquentait le quartier de Gion. Et Omacha qui assiste au renvoi du jeune commis, deux marches au-dessus de lui, aux côtés du marchand, ne fait-elle pas le malheur d’un homme qui lui ressemble ?

Mais une fois dans le cœur de l’homme, le mal trouve toujours plus faible que soi. Le combat tragique de la fragile Omacha est celui intemporel du petit qui crut pouvoir vaincre en utilisant impunément les armes des puissants. Omacha est jetée d’un taxi et grièvement blessée par ce même petit commis assoiffé de vengeance.  Umekichi qui recueille en silence les paroles désespérées de sa cadette étendue sur son lit de souffrances ne pourrait qu’en convenir, la valeur marchande surpasse trop souvent les valeurs morales aux yeux de l’homme, faisant de ces geishas des jouets dont on se débarrasse aisément.  Celui qu’elle aime, qui, ruiné, lui donnait la moitié de son pain, l’a quittée lâchement pour retrouver sa femme et un nouvel emploi.

Publicités