« Visages d’enfants » de Jacques Feyder (1923)

par Emilie Sapielak

Dans sa préface aux Cœurs purs, Joseph Kessel écrit : « Nous sommes ainsi faits que le visage d’un enfant qui pleure nous touche plus que d’apprendre la mort par la faim de toute une province. » Dans son film, Jacques Feyder ne s’arrête pas à cet effet et parvient à provoquer des émotions plus profondes.

Jean  et Pierrette, sa petite sœur, ont perdu leur mère. Devant son foyer laissé à l’abandon, son père décide de se remarier. Sa nouvelle femme a déjà une fille de l’âge de Jean. Jean n’accepte ni l’une ni l’autre.

La douleur de l’enfant est d’autant plus bouleversante qu’elle est mise en perspective. Le petit Jean nettoie la tombe de sa mère et le grand cierge blanc sur la croix tandis qu’au même moment, son père, qui devrait, comme tous les dimanches, être avec Jean au cimetière, demande la main de l’autre femme. Plus loin, Jean ramasse le foin dans les champs. Il lâche son râteau pour venir s’asseoir sur les genoux de son parrain qui lui apprend la nouvelle du remariage. Jean, très droit, face à la caméra, ne dit rien, tandis qu’au même moment son père célèbre ses noces et danse.

Cette mise en perspective souligne ce qui transparaît sur le visage de l’enfant et nous touche : une gravité qui détonne avec la fragilité de celui qui la porte, une fidélité unique que nos grands corps d’adulte peinent souvent à assumer, le caractère jusqu’au-boutiste de son amour ou de ses haines.

A la mesure de ce cœur d’enfant, le cadre naturel filmé par Feyder : des paysages immenses et rudes, des montagnes enneigées, des roches escarpées.

A l’inverse, l’expression ouverte de sa fragilité réveille la nôtre, masquée et contenue avec les ans. C’est le repas du dimanche. Jean mange de la soupe. Accrochée au foulard de sa belle-mère, la broche de sa mère attire son attention. Il s’arrête brusquement de manger. Son père l’interroge. Jean ne dit rien. Il replonge la cuillère dans son assiette. Mais la douleur est trop forte. Le cœur et le visage explosent au même moment. Jean s’effondre en larmes.

La puissance de ces sentiments sans nuance projette l’enfant dans un monde où la haine entraîne la mort. Geste symbolique, Jean fait perdre à la fille de sa belle-mère la poupée à laquelle elle tient tant, puis l’envoie à sa recherche, sur de fausses informations,  la nuit, dans la neige…

Feyder n’idéalise pas l’enfance. L’intervention du père, de la belle-mère et de tout le village est nécessaire pour que l’histoire ne tourne pas au drame. La belle-mère n’en tiendra pas longtemps rigueur à Jean. Elle lui évitera même un dernier geste irréparable.  Avec l’âge, les passions de l’enfance s’affadissent mais le cœur s’ouvre, pour mieux s’accomplir, à l’acceptation et au pardon.

Publicités