« La Complainte du Sentier » de Satyajit Ray (1955)

par Emilie Sapielak

Le héros, un jeune garçon, grandit dans l’insouciance, sous l’œil attentif et bienveillant de sa sœur et de sa mère. Apu joue dans la forêt et tire à l’arc. Il aime le théâtre et la fanfare.

Les longs arrêts sur le visage des femmes qui l’entourent, celui de sa tante maigre et ridée, de sa sœur qui envie son amie bientôt mariée, de sa mère, racontent une toute autre histoire. Face à la caméra, leur regard s’immobilise et fixe un point lointain, quelque part derrière notre épaule, révélant une tristesse profonde. Cet engourdissement momentané tranche avec la vivacité et la légèreté des corps qui semblent indifférents à la misère.

Elever ses enfants et les nourrir, sont autant de gestes qui engagent plus qu’il n’y paraît. La mère d’Apu s’effondre au pied de la porte du mur d’enceinte. Derrière, il y a la forêt, et son aînée qu’elle vient de mettre dehors dans un accès de colère et qui disparaît rapidement de l’écran. Un sanglot monte. Il faut quelques secondes pour réaliser qu’il provient de cette femme repliée sur elle-même.

Celle qui rappelle sans cesse sa fille à ses devoirs, qui houspille son mari rêveur et souvent absent, est aussi celle qui, sans un mot, se lève avant tout le monde et part échanger ses maigres richesses contre le précieux riz qui nourrira la famille. C’est elle aussi qui reçoit, en silence, les reproches de la voisine excédée qui l’accuse de mal élever son aînée surprise à voler des fruits dans le verger. La nuit, sa fille dans les bras, elle doit encore affronter seule les sifflements inquiétants du vent dans la maison délabrée et lutter contre la tempête, pour finalement recueillir, le matin venu, le dernier souffle de son enfant malade.

« Aucun cinéaste digne de ce nom, conscient de ses responsabilités envers le public ne saurait accepter de s’évader longtemps de la réalité. Il doit accepter le défi du monde contemporain, examiner les faits, les jauger, les passer au crible et choisir ceux qui peuvent former la matière première d’un film. » Satyajit Ray

La trilogie d’Apu est composée de La Complainte du Sentier, L’Invaincu, Le Monde d’Apu.

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