« La femme sur la plage » de Jean Renoir (1947)

par Emilie Sapielak

Peggy est mariée à un peintre charismatique et inquiétant, Tod Butler, devenu aveugle. Le garde-côte Scott Burnett vient de demander Eve Deddes en mariage. Scott tombe amoureux de Peggy et expérimente à son contact une vérité dont le pessimisme n’a d’égal que l’âpreté de la mise en scène : celle qui le comprend le mieux n’est peut-être pas la moitié qui lui manque.

Scott est follement attiré par cette femme qui met des mots sur sa peur et les rêves qui l’obsèdent. Mais elle comprend ses tourments parce qu’elle est elle-même prisonnière de la culpabilité, de la haine et sans doute de l’intérêt financier qui la lient à un mari tyrannique. Elle trompe Tod mais elle revient toujours à lui.

La seule chose qu’ils peuvent véritablement partager, c’est une nouvelle prison, conçue à leur mesure, une épave sur la plage qui leur sert de cachette. Ils y sont surpris par Tod qui paraît sentir leur présence. A travers le hublot, les deux amants le voient se diriger vers eux. Ils reculent. S’élève alors le bruit terrifiant de la canne de l’aveugle contre les parois métalliques de l’épave. Ce n’est pas un bruit de tâtonnement. C’est le bruit d’une canne que l’on laisse glisser à dessein pour signifier aux amants qu’ils sont piégés.

Scott qui a pourtant la réputation d’être un homme droit n’a plus qu’une idée en tête : démontrer que la cécité de Tod est feinte. Les rôles s’inversent, son cœur d’homme bon se durcit. Scott entraîne Tod dans une promenade le long des falaises. L’aveugle marche à côté du cavalier, s’accrochant à sa selle, et n’en paraît que plus fragile. Scott ne lui épargne ni les buissons d’herbes sèches, ni les virages trop serrés. Le pauvre homme trébuche mais résiste, jusqu’à l’accident inévitable qui n’arrête pas Scott. Bientôt le garde-côte emmènera l’aveugle en pleine mer pour l’obliger à laisser partir Peggy.

Un autre amour était possible, celui entre Scott et la gentille Eve. Mais elle ne comprend pas ce qu’elle appelle sa « maladie » et elle a un jour de retard sur les événements lorsqu’elle accepte enfin sa demande en mariage. Lors d’une fête, elle entre alors que lui part déjà. Ils se croisent sans cesse. Entre Scott et Peggy, au contraire, nul besoin de mots ou même d’un regard. Ils se retrouvent toujours grâce au simple pressentiment que l’autre sera là. Ils ont un destin.

Le film recule à la dernière minute devant une fin qui pourtant s’impose. Lorsqu’il part retrouver Peggy, Scott ne veut-il pas voir jusqu’où tout cela peut mener ? Le spectateur devra se contenter de l’imaginer.

Publicités