« They drive by night » de Raoul Walsh (1940)

par Emilie Sapielak

Au volant de leur camion de marchandises, les routiers luttent pour ne pas quitter la ligne blanche des yeux. Au moindre signe d’assoupissement, la mort les attend au tournant. Les femmes, elles, luttent dans l’ombre pour construire et maintenir un foyer heureux. Les deux camps communiquent en échangeant des appels téléphoniques.

Les femmes envahissent pourtant rapidement l’écran. Cassie (Ann Sheridan), la belle serveuse à la voix rauque, apparaît la première. Joe (George Raft) et Paul (Humphrey Bogart) la font monter dans leur camion et ce geste symbolique ouvre la voie aux événements qui suivront. Dans cet univers masculin, l’histoire avance au rythme des scènes où les couples se succèdent. Ainsi, à partir d’enjeux apparemment minimes, le drame se construit et s’amplifie par glissements, variations et effets d’écho, une scène en appelant une autre sous la forme d’un miroir déformant.

Un tel enchaînement finit par brouiller la ligne qui sépare les bons des mauvais. Il révèle la faiblesse de chacun. Mrs Carlson (Ida Lupino), épouse du riche patron d’une entreprise de transport, vénale et bientôt criminelle, est une femme amoureuse, obsédée par Joe, meurtrie par un quotidien aux côtés d’un homme bon et généreux mais qui s’abandonne à ses beuveries en oubliant la délicatesse de sa femme (Le personnage d’Alan Hale ressemble ici à celui d’Edward G.Robinson dans Manpower, film également dirigé par R.Walsh dans lequel on retrouve Georges Raft dans le rôle de l’homme droit). La gentille Pearl (Gale Page), l’épouse de Paul, le frère de Joe, est à l’origine d’une émouvante scène d’amour conjugal, mais elle est aussi celle qui, en larmes devant la porte de la chambre d’hôpital où son mari vient d’être amputé après un accident, fait un aveu terrible : sans doute est-ce mieux ainsi, il restera désormais à ses côtés.

Le physique d’Ida Lupino confère à son personnage une puissance singulière. Maigre quand les femmes fatales sont voluptueuses, elle en deviendrait presque attendrissante, comme si sa maigreur révélait sa fragilité. Toute en nerfs, elle rend la folie palpable à travers son corps frêle qui vibre littéralement lorsque sa raison défaille.

Seul le personnage de Cassie, la serveuse, ne se noie pas dans ces eaux troubles. Elle est l’accord idéal de l’esprit d’initiative dont font preuve les hommes du film et de la générosité de leurs épouses. Elle est une alliée parfaite. Sa présence au début du film dans le camion de Joe et Paul est la clé de cette scène de bonheur réussie : Cassie scelle une alliance, crée une équipe.

Certains passages sont ainsi empreints d’une grâce étonnante: ils montrent le bonheur d’un homme et d’une femme. Non pas un bonheur menacé, personne n’imaginerait qu’ils puissent se trahir, simplement la joie, rare, d’avoir trouvé le bon coéquipier. Dans une chambre d’hôtel, Cassie s’assoit et pleure, sans pudeur, devant Joe qui accepte ses larmes comme si elles lui revenaient de droit. Lorsqu’il s’endort sur le lit, c’est elle qui s’installe dans le fauteuil pour la nuit, renversant ainsi les rôles dans cette scène vue et revue où c’est habituellement l’homme qui choisit le siège inconfortable. Le matin, Joe part en lui laissant un peu d’argent pour les jours à venir. Son geste, sans arrière-pensées, devient un émouvant geste d’amour.

« For him, a tender and gentle love scene is when one can burn a whorehouse. » Jack Warner.

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