« Tell me lies » de Peter Brook (1968)

par Emilie Sapielak

Un jeune londonien et sa compagne, bouleversés par les clichés d’enfants brûlés au napalm provenant du Vietnam, tentent de comprendre ce qui anime les partisans de cette guerre.

Des images d’archives alternent avec des chansons, des visages, des manifestations et des entretiens.

Le film laisse la parole aux défenseurs d’une intervention armée, sans les tourner en ridicule. Réceptacle de voix différentes, il finit par interroger la parole elle-même, à pointer ce qui rend difficile voire impossible tout discours sur la guerre : la situation dans laquelle il se tient.

Lors d’une soirée, des politiciens, le verre à la main, donnent leur opinion. Dans le couloir d’un bel appartement, un jeune Noir en cravate explique d’une voix douce que la violence est nécessaire pour se libérer de l’oppression blanche. Dans un jardin, assis sur des chaises pliantes, les membres d’une famille discutent de la possibilité d’un engagement personnel contre la guerre.

La situation finit toujours par rendre la conversation suspecte. Les chansons enjouées, interprétées pour l’occasion par les comédiens, apparaissent étrangement comme le support le plus adéquat à ces discours.

Cette remise en question de la parole interroge l’engagement lui-même. La jeune militante qui cite Che Guevara l’admet à la fin du film: elle en appelle à la violence mais serait incapable de s’y résoudre. Assise sur sa chaise de jardin, une femme résume assez bien la situation : nous sommes sincèrement émus par les souffrances d’un enfant, mais dès qu’il est question de guerre, nous laissons cela à d’autres, cela ne nous concerne plus.

Le film montre aussi un homme qui, lui, ne faisait pas de différence entre sa propre famille et le reste de l’humanité. Lorsqu’il s’est immolé par le feu devant le pentagone pour protester contre la guerre du Vietnam, il tenait son dernier-né dans les bras. C’est un gardien qui réussit à le lui arracher au dernier moment.

Reste l’engagement par l’image, qui se passe aisément ici de paroles ou de musiques. Le visage de la jeune londonienne qui apparaît à l’écran fascine immédiatement, comme celui de cet enfant brûlé, dissimulé par les bandages. Au-delà des époques et des cultures, je reconnais un être qui me ressemble.

Les images viennent aussi rappeler la réalité brute de certains événements dont la sauvagerie dépasse souvent les mots qu’on utilise pour la nommer ou l’expliquer. Sur l’écran, deux moines s’immolent par le feu. Avant de percevoir la valeur politique du geste qui est au centre des débats, le spectateur perçoit une souffrance indescriptible qui, elle, n’admet aucune discussion. Devant l’image de l’homme fusillé, c’est la barbarie de ses bourreaux qui saute aux yeux, qu’importe leur camp et leur idéologie.

Il ne s’agit pas de jouer sur les sentiments du spectateur. Les chansons, les imitations réussies d’hommes politiques rythment le film et le purgent de tout pathos. L’image dont on a coupé le son rappelle brièvement et simplement ce dont il est question exactement. Par sa puissance, elle entre dans la sphère personnelle et engage le regard du plus grand nombre.

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