« Les Anges du péché » de Robert Bresson (1943)

par Emilie Sapielak

Anne-Marie, entrée depuis peu au couvent, s’obstine à vouloir sauver l’âme de Thérèse, une jeune femme tout juste sortie de prison.

A la fois dépouillé et beau comme peut l’être un objet particulièrement précieux, le hall d’entrée du couvent est une illustration parfaite de l’âme humaine : un espace vide, un carrefour d’où s’élève un escalier majestueux. Et rien d’autre que des pans d’ombre et de lumière dessinant par endroits les carreaux d’une fenêtre.

Les corps sont cachés sous d’épais habits de nonne. Les particularités de chacun s’effacent au profit d’une apparence massive. Ils avancent ensemble. Lorsque l’un d’eux se distingue en se jetant aux pieds de la mère supérieure, c’est face contre terre. Quand une voix entame le Salve Regina, on ne sait d’où elle provient et elle se fond rapidement dans le choeur qui reprend la suite. C’est la force du chœur qui confère à la première voix une tessiture bouleversante.

Pourtant les corps évoluent avec grâce, certains paraissent même glisser au-dessus du sol. Ainsi se faufile une sœur parmi ses semblables à genoux pour atteindre le lit d’Anne-Marie mourante.

Seuls les visages offrent une prise aux regards du spectateur : une palette infinie d’émotions se lit dans l’éclat d’un regard, le plissement des lèvres, un halo de lumière sur le front ou les joues. La jeunesse et la fougue d’Anne-Marie en habit de nonne n’ont jamais autant illuminé son visage que face à sa mère, bourgeoise mondaine, qui veut la persuader de rentrer avec elle, ou face à Thérèse, femme de mauvaise vie, hantée par la haine et la peur, qui franchit pour la première fois le seuil du couvent.

Recueillant les derniers instants de sa vie, la caméra ne retient d’Anne-Marie que son visage, d’une beauté à couper le souffle.

Le silence est le premier réconfort que les sœurs apportent aux malheureuses qui entrent au couvent à leur sortie de prison. « La parole est l’arme de ceux qui commandent, qui punissent et qui insultent la douleur. C’était me ranger parmi eux que de lui dire un mot. »

Les gestes répétés du quotidien, le parapluie, la broderie, la caresse au chat, semblent perdre de leur importance, comme si ces femmes étaient appelées à une vie spirituelle plus essentielle. Une lutte concrète a pourtant bien lieu dans cet asile blanc aux lignes épurées. Elle justifie a posteriori, si besoin était, la règle que suivent les nonnes, seul rempart qui protège le recueillement et ses vertus des dangers qui assaillent celle qui se démarque du troupeau. Anne-Marie est touchée par la parole divine mais elle vacille sous le poids de son orgueil. Son obsession à sauver l’âme de Thérèse est suspecte, les reproches que lui fait Thérèse paraissent justifiés. Ce n’est qu’alitée, entourée de la communauté qui lui rend son habit de religieuse, qu’elle prend conscience de ses erreurs.

C’est un combat contre le diable. Et dans cet univers austère où chaque geste est mesuré, chaque parole choisie avec soin, rien n’a jamais été aussi sérieux et aussi palpable que cette lutte-là. Le chat noir de la mère supérieure n’est, en comparaison, qu’un démon bien dérisoire. Les soeurs doivent courir pour arracher leur nouvelle protégée aux mains des hommes qui l’attendent dans la rue. Elles doivent user des recoins obscurs que leur offre la nuit. La lutte se poursuit lorsqu’Anne-Marie descend l’escalier qui mène aux cachots de la prison, guidée par des cris inhumains : la jeune nonne n’est plus qu’une forme noire qui passe timidement devant les barreaux des cellules. Mais le combat trouve son apogée entre les murs mêmes du couvent, dans les compliments que Thérèse prodigue à Anne-Marie lors de la correction fraternelle. La caméra saisit le face à face des deux femmes en contre-plongée. Le sentiment de puissance qui se dégage de ses deux profils n’a jamais été aussi fort.

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