« 35 Rhums » de Claire Denis (2008)

par Emilie Sapielak

Premières images. Le grondement d’un train nous happe. La caméra s’est installée dans la cabine du conducteur d’un RER. La machine emprunte une voie bordée de barrières, avant que ne s’ouvre l’horizon. Une musique douce et mélancolique accompagne cette fuite en avant. Sous la musique, le grondement du train creuse une terre stérile et durcie par le froid, où poussent quelques mousses et mauvaises herbes.

Les trains de banlieue bondés, les tours qui longent les voies ferrées, leur laideur, voilà notre paysage romantique moderne, un paysage qui, à travers l’œil de la caméra, a retrouvé une netteté et une existence étonnante pour exprimer les sentiments de notre époque.

Les rails se déploient dans toutes les directions. La lumière crue de l’hiver perce le petit matin. Les tunnels sont noirs.  L’immense vitre de la cabine suscite le vertige et nous empêche en même temps d’y céder. Lorsque la nuit tombe, le reflet d’un corps replié, le reflet des corps debout serrés les uns contre les autres, apparaissent progressivement.

C’est le regard tranquille du conducteur qui nous permet d’affronter pendant toute la durée de ce voyage des sentiments dont le tranchant fait souvent se gonfler les cœurs et se détourner les regards.

Deux arrêts, dans le gris du jour et les lumières étouffées de la nuit, scandent cette avancée. Le conducteur dont on ne voit que la tête, à l’étroit dans le cadre, fume une cigarette, le regard perdu dans un lointain qui nous échappe, en lui-même.

Publicités