« Cela s’appelle l’aurore » de Luis Buñuel (1956)

par Emilie Sapielak

« Si vous voulez de l’eau docteur, je l’ai mise à bouillir ». Clara (Lucia Bosé) se retourne une dernière fois avant de quitter la chambre de la jeune malade. Son immense beauté surprend et saisit.

L’histoire d’amour entre Clara et le médecin se construit au gré des regards qui vident les dialogues de leurs sens, au gré d’allégations qui s’échappent des lèvres tremblantes, « Ce qui est impossible, c’est que vous partiez ». Mais elle naît véritablement au cours d’une longue ellipse. Sur une plage, au loin, deux êtres rendus si petits par la distance courent. Les vagues s’étirent et reflètent les rayons du soleil. Lorsqu’on revoit l’homme et la femme, ils sont devenus un couple. Le mystère de l’amour est contenu dans cette ellipse qui redonne de l’éclat et de la vérité aux commentaires les plus usés sur les sentiments amoureux.

Le médecin est marié. Son épouse est tendre et jolie. Il est homme de principes et de cœur, préférant exercer son métier parmi les pauvres qui ont besoin de son aide plutôt que de s’installer sur le continent où il gagnerait mieux sa vie.

Il trompe sa femme sans donner l’impression de commettre l’adultère. Il vit ce qui lui a été donné de plus beau. L’amour né du silence et des vagues se manifeste aussitôt avec simplicité, dans le cadre familier de la maison de l’amante qui l’attend pour diner. Pour montrer le bonheur, la caméra filme les pieds de l’homme qui enlève ses chaussures, puis ses chaussettes, avant de s’allonger, pieds nus, sur la banquette où le rejoint bientôt celle qu’il aime. Chaque geste est empreint de grâce.

C’est une chose si extraordinaire que cet amour dans ce salon avec la table dressée qui rappelle l’autre foyer, celui abandonné par l’amant, qu’elle ne peut durer. On retrouve bientôt l’homme et la femme dans un lieu où la vie relègue les amours fous : une plage déserte, une crique entourée de rochers, éloignée du reste du monde. Et déjà dans les yeux de Clara des larmes brillent.

Leur amour n’est pas le centre du film. Il triomphe tranquillement, sans scène de ménage ni explications pénibles. Il triomphe presque sans surprise, comme une évidence qui s’impose tranquillement, parce que déjà écrite.

Publicités