« Suds » de John Francis Dillon (1920)

par Emilie Sapielak

Une jeune et pauvre lavandière, qui porte le brassard noir des orphelins, s’éprend d’un client fortuné, Horace, dont elle conserve une chemise avec dévotion.

Les mésaventures de la fillette font écho à celles d’un vieux cheval de somme dont les derniers jours risquent d’être dramatiquement écourtés. Amanda émeut car elle est cet animal frêle et affolé qui tombe à la renverse au moindre souffle. Elle est ce petit être comique qui tangue sous le poids des paniers de linges. Elle appartient au monde des mouches et des souris qui ne s’effraient pas de sa présence et courent le long de ses mollets.

Le cheval, lui, émeut par son air grave et sa démarche lente qui lui confèrent une présence quasi humaine. Tous les deux sont inadaptés au monde qui les exploite et cherchent un refuge, elle dans ses rêves de princesses, lui dans la chambre de la petite fille. Mais c’est l’animal qui attendrit davantage la riche cliente de passage. Elle le recueille dans une prairie verdoyante où il peut reprendre des forces parmi ses placides congénères.

Grâce à un juste mélange d’humour bon enfant et de tendresse, le tableau de l’animal dans son pré se veut idyllique. Ils sont nombreux sur ce modèle. Dans sa chambre, Amanda s’applique à boucler la crinière du cheval. Dans la blanchisserie en sous-sol, Amanda rêve à voix haute d’une autre vie où elle est aussi riche que son bien-aimé.

La peinture de ces tableaux craque pourtant de tous côtés. Le cheval coiffé de boucles et de nœuds colorés est si maigre qu’on voit ses côtes. A la blanchisserie, la caméra s’arrête sur les mains des femmes riant aux éclats : elles sont flétries et abimées à force de baigner dans la lessive toute la journée. Londres, la nuit, est une ville aux ombres inquiétantes.

Le scénariste use d’une chute originale pour réconcilier ce qu’il présente lui-même comme irréconciliable, le rêve et la réalité.  Mais en bon génie, il n’exauce que celui qui l’appelle. Le jeune Benjamin, un garçon pauvre, humble et silencieux, reste sur le bas-côté.  Dans ses habits du dimanche, il s’apprête à dévaler l’escalier qui le sépare d’Amanda. Il tient dans son poing serré un petit bouquet d’œillets aux têtes légèrement inclinées. Amanda ne le voit pas. Horace est devant elle. Benjamin ne dit rien et disparaît en refermant doucement la porte derrière lui.

Cet escalier que Benjamin renonce à emprunter prend alors, à l’arrière-plan, une dimension tragique. Amanda est en pleine toilette devant Horace venu récupérer sa chemise. Eberlué, il la contemple. Amanda nettoie, avec son tablier, d’abord ses chaussures, puis ses oreilles, et son nez, avant d’envoyer à son prince charmant un regard charmeur dans le miroir brisé. On sourit, lui non. Il a honte, veut s’en aller, n’ose pas. C’est elle qui le libère, grâce à un mauvais mensonge, lorsqu’elle comprend son désarroi.

Tout est fini mais elle tend encore les bras vers lui pour le retenir. Il remonte l’escalier qui conduit vers la rue et les mouvements de la vie. Elle ne le suit pas mais s’assoit sur la première marche puis s’effondre. Qui m’aimera ? demande-t-elle.

Qu’Horace revienne et descende ce maudit escalier, qu’elle gravisse elle-même les épaisses marches de pierre ! Le génie n’a pas ce genre de pouvoirs. Mais s’il ne peut résoudre le problème, il peut toutefois l’escamoter.  L’escalier disparaît symboliquement : Horace n’est peut-être pas celui que l’on croit…

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