« Antoine et Antoinette » de Jacques Becker (1947)

par Emilie Sapielak

Ils sont nombreux, toujours ensemble, au magasin, à l’usine ou au stade de football. Les passants, emportés par un souffle de liberté, marchent d’un pas pressé. Les voitures et les bicyclettes ont plaisir à rouler. Hommes et femmes de Paris cheminent en compagnie d’autres parisiens dont les gestes et les mouvements semblent avoir été coordonnés pour ne jamais se gêner. Et lorsque l’immense machine menace de se gripper, un vélo abîmé, une dispute au guichet du métro, l’accroc se révèle faire partie du mouvement qu’il nourrit d’un nouvel élan.

Mais où est l’histoire ? Elle est là, l’histoire ! Métro La Fourche, où tous vivent en parfaite interaction avec le monde et les êtres qui le composent. Chaque rencontre donne lieu à une petite scène. Les paroles, toujours brèves, circulent, comme circulent les biens : des livres, des sardines, des poireaux, une bicyclette, un enfant. Chaque bien confié dessine les portraits de celui qui prête et de celui qui a besoin et ces transactions embellissent leur monde.

Antoinette vit avec Antoine, son mari, dans un très modeste logement ouvrier, un petit appartement au dernier étage. De la fenêtre du salon, on accède facilement aux toits et au ciel étoilé. La porte d’entrée s’ouvre fréquemment sur le couloir où l’on croise les voisins. Antoinette est très belle. Antoine est très amoureux et un peu jaloux. « J’aime bien savoir ce que tu fais dans la journée, comme ça je t’imagine. »

Rien ne se passe et pourtant tout bascule. Un jour, le couple a un billet de loterie gagnant d’une valeur de 800 000 francs. Le lendemain, le billet est perdu. A travers le regard d’Antoinette, l’appartement devient misérable. Il n’a pas changé mais l’on ne peut que constater avec elle qu’il a perdu tous ses attraits. Elle s’approche de la cuisinière et le simple geste de soulever un couvercle devient une épreuve. Un rêve s’est brisé et il faut un courage de titan pour continuer la même vie qu’autrefois. Antoinette marche seule et lentement dans la rue. La caméra s’attache à son visage. On ne voit plus rien autour. Antoine, de son côté, fait de même. Il fuit la compagnie des autres. Dans un café, Antoinette le retrouve, le dîner sera bientôt prêt. Ses premiers mots sont aussi émouvants que le silence du guerrier gravement blessé qui tait sa douleur: « J’ai trouvé deux petits colins bien frais. C’est une chance. »

Le bonheur n’est plus, Antoinette est menacée. Le riche épicier qui la convoite tente, par la force, de la faire sienne. Fou de colère, Antoine impulse l’énergie vitale qui fait repartir la machine. Il combat à main nue l’épicier libidineux dans le petit appartement. C’est une lutte contre le malheur qui réunit de nouveau la communauté des voisins autour de son champion. Antoine se débat et, se faisant, détruit dans la bagarre les maigres biens qu’Antoinette entretenait avec soin.  La vaisselle se brise. Un pied de table sert de massue. Antoine et Antoinette ne reprendront pas leur vie d’avant. Toute cette énergie que le combat révèle, cette vie, a besoin d’un espace plus grand. Et dans le monde de la comédie romantique, les billets de loterie gagnants ne disparaissent jamais très longtemps…

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