« L’enfant » de Jean-Pierre et Luc Dardenne (2005)

par Emilie Sapielak

Bruno et Sonia vivent en marge de la société, dans des espaces morts. Bruno a installé son abri en contrebas d’une route à plusieurs voies. La terre est boueuse. Le temps est humide.

Dans ce monde vidé de toute présence humaine et chaleureuse, leur bébé est un ovni. Sa fragilité souligne la violence qui l’entoure, celle de sa mère notamment qui, tout en le tenant contre elle, donne des coups de pieds dans la porte de l’appartement ou traverse au milieu des voitures. Il est accueilli dans l’indifférence générale, indifférence de Bruno, le père, indifférence et hostilité de la ville aussi, de ses murs de briques granuleuses et de ses voitures en métal froid.

Bruno déploie quotidiennement une vitalité impressionnante dans les gestes qu’il répète. Il vend tout ce qu’il peut, mendie dès que l’occasion se présente, n’a de cesse de monter les escaliers qui mènent à la chambre de Sonia. Il vit dans l’instant, dans un présent sans cesse renouvelé.

« La répétition est ce qui donne accès au voyage intérieur du personnage. » (Luc Dardenne)

Bruno tourne en rond, à pied ou en scooter, dans un monde qui le retient d’imaginer une autre vie. Dans une pièce vide et vétuste, il attend, adossé à la cloison derrière laquelle les acheteurs récupèrent le bébé qu’il vend, enfermé dans un garage aux murs de parpaings, caché derrière le mur de briques du collège. Il dort dans une boîte en carton. Il est à l’étroit, à l’étroit dans les cabines téléphoniques, dans les encadrements de portes, dans les halls d’immeubles, entre les deux rideaux qui entourent le lit d’hopital.

Sonia marche d’un pas pressé, son enfant dans les bras. Bruno, lui, est seul devant une porte, celle de sa mère qui tarde à venir, de Sonia qui ne veut plus lui parler, devant les portes de l’ascenseur qui ne s’ouvrent pas, devant la porte de l’appartement vide. Il est suspendu à son téléphone portable dont la sonnerie rythme le film, s’accroche à la barre du bus, se jette aux pieds de Sonia. Il évolue dans une banlieue où  la présence en pointillé des habitants et les gestes esquissés de solidarité sont les dernières traces d’une ville qu’on imagine avoir été autrefois plus animée. C’est en prison, dernier espace clos du film, qu’on rencontre enfin la foule et le bourdonnement des discussions des hommes et de leurs familles.

Bruno est un survivant. Le regard du Créateur s’est détourné de l’univers sinistre et hostile dans lequel il vit. Une caméra a pris sa place, ni compatissante, ni attendrie. Elle est ce détecteur de métaux précieux sur une plage abandonnée qu’un illuminé s’entête à pointer devant lui.

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