« Dodes’ kaden » d’Akira Kurosawa (1970)

par Emilie Sapielak

Un bidonville aux couleurs artificielles et changeantes s’est installé dans une décharge. Dans chacune des habitations de fortune, une vie de misère. Autour du robinet d’eau, au centre du village, le chœur des femmes colporte les secrets des différents habitants qui traversent la place.

Cette scène de théâtre résonne de braillements de colère et de commérages. Des hommes ivres et des couples mal assortis entretiennent l’outrance et la folie d’une misère qui suscite le rejet : trop de bouffonneries grossières, de laideurs, de saké et de cocuages.

Dans ce chaos généralisé, le mari bafoué et trompé rassure avec une tendresse non-feinte les enfants qui ne sont pas les siens et dont on se moque. Un jeune garçon s’occupe de son père, régulièrement pris de folie, qui imagine chaque jour une partie de la maison de ses rêves. Il l’imagine et la voit. Ils vivent tous les deux dans une carcasse de voiture. Le visage du père se recouvre petit à petit d’un maquillage de clown dégoulinant, celui de l’enfant est masqué par la crasse et disparaît régulièrement derrière les vitres opaques des restaurants où il mendie.

Les gestes minutieux du garçon qui remplit sa boîte métallique, cette façon de s’adresser à son père après un infime temps de silence, de le prendre au sérieux, exhalent une grâce troublante. La scène dans la cuisine du restaurant, jonchée de mégots, où se côtoient tête crasseuse et assiettes grasses est transfigurée par cette présence silencieuse et impassible.

Le corps d’une jeune fille maigre tangue et ploie de fatigue au milieu des fleurs en crépons qu’elle ne cesse de fabriquer. La femme adultère revenue auprès de son mari qui l’ignore déchire avec lui les tissus fleuris qu’elle portait autrefois. Leurs gestes se sont vidés de leurs sens. S’ils ont pu autrefois être exécutés pour gagner de l’argent ou soulager une colère, ils n’existent  plus qu’à l’état de vestiges. Ils ne sont plus que la forme figée et dégradée de gestes antérieurs qui retenaient encore la misère. Puis elle les submergea.

La jeune fille tombe de fatigue dans une mer de fleurs. Son oncle la viole. La femme adultère pleure, allongée près de son mari, réclamant son pardon. Mais celui-ci, dont le visage a pris une étrange couleur gris-bleu, est insensible à son chagrin. Le sien l’a dévoré.

Dans ce bidonville lamentable, les braillements des uns et les silences des autres se confondent. Les deux misères se retrouvent en ce point de non-retour où la douleur est sourde à la pitié, où la folie n’est plus une échappatoire mais un instrument de mort. Encouragé par son père, l’enfant mange de la nourriture avariée et meurt intoxiqué.

Publicités