« La terre tremble » de Luchino Visconti (1948)

par Emilie Sapielak

Sur la mer calme et sombre, les bateaux des pêcheurs forment une ligne lumineuse. La lumière attire les poissons à la surface. Des grappes d’hommes bruyantes se détachent des côtes et se dirigent vers le rivage, à leur rencontre. Les cloches de l’église retentissent.

« La mer est vide et il fait nuit noire. » L’histoire est vieille comme le monde. Les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux. Le jour se prépare, annonce la voix off, un jour nouveau où Antonio le pêcheur libère ses frères et toute sa famille du joug des grossistes qui achètent leur marchandise à des prix dérisoires et s’enrichissent. Le jour et son cortège d’espoirs pointent à l’horizon. Mais les espoirs se perdent dans les flots de la mer déchainée. Les hommes sont prisonniers du ressac de la mer et de la course du soleil qui leur font refaire chaque jour les mêmes gestes impuissants à rompre le carcan de la misère. Quand donc adviendra une lumière qui ne se confonde pas avec les affres des ténèbres ?

« La mare è amaro e il marinaio muore in mare. » La mer est amère et le marin y meurt. Ce combat millénaire, ce face à face qui oppose la mer et les hommes, n’est rien au regard de la lutte sans merci qui se joue à terre. « Je prends toute la famille ! » s’esclaffe le grossiste devant Antonio et ses frères en haillons qui, talonnés par la faim, sont obligés de quémander du travail auprès de l’ennemi qu’ils ont défié. Le rire tonitruant qui sort de cette bouche immense engloutit tout ce qui se trouve à sa portée, plus sûrement qu’une mer déchaînée.

Le village est à flanc de montage. On ne peut que monter ou descendre les rues de terres battues.

Le tocsin annonce la tempête. Les femmes attendent, debout sur les rochers, le retour des hommes, formes noires dressées contre le vent parmi d’autres formes noires.

La pauvreté laisse nus les pieds des jeunes filles qui courent sur cette terre qui les voit grandir et dont les pierres semblent douces sous leurs pas.

Les hommes de la famille, revenus de la pêche au petit matin, font leurs ablutions dans la chambre commune, chacun penché devant une cuvette d’eau. En maillots de corps blancs, ils se savonnent énergiquement le visage et le cou, tandis que leurs femmes aux robes sombres, mère et sœurs, déambulent parmi eux avec des brocs remplis d’eau. Ils sont nombreux. Leur nombre décuple leur beauté. Leurs joies, qui réunissent les générations, sont immenses. Dans la pièce où ils salent les anchois, la caméra filme tour à tour les visages des jeunes et des vieux qui rient, heureux de plaisanter ensemble. Une première femme sourit, c’est déjà un moment de joie. Puis cinquante rient à l’unisson et c’est un hymne qui s’élève.

Les peines sont à la mesure de leur bonheur. On surmonte les épreuves ensemble ou on ne les surmonte pas. Il faut nourrir tout le monde ou mourir de faim. Dans cette histoire collective, le plus petit des hommes est le plus grand parce qu’il appartient à une famille. A la fenêtre, derrière Antonio qui fait face à l’ennemi, le nourrisson dans les bras de leur mère crie et proteste, tandis qu’apparaît le visage d’un frère dans l’ombre de celui qui dit non. Le nourrisson est déjà un personnage tragique écrasé par son destin : la survie du groupe. Abandonner sa famille est une transgression. Le seul à braver l’interdit disparaît aussitôt de l’histoire et tombe dans l’oubli.

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