« Regeneration » de Raoul Walsh (1915)

par Emilie Sapielak

Les plans sont envahis d’enfants et de chats, symboles d’une vie qui se multiple, êtres fragiles que la pauvreté abandonne à eux-mêmes, peu différents en cela des bandes de gangsters qui s’ennuient, désœuvrés, assis ou allongés, et boivent. Dehors ou dans des intérieurs délabrés, témoins de disputes violentes orchestrées par la misère et l’alcool, ces enfants anonymes sont le passé et le futur de chaque personnage. Ils figurent la pureté des origines et la promesse de la retrouver, à l’issue de la régénération annoncée par le titre.

La régénération du héros, Owen, orphelin devenu gangster, est une renaissance.

Owen est un de ceux qui ont le pouvoir de s’opposer physiquement au cours des choses. Il brave un enfer quotidien pour sauver ce qui peut encore l’être. C’est lui qu’on envoie au secours du bambin enfermé avec un père alcoolique et emporté. C’est lui qui part à la recherche de la charitable Marie, tombée dans le piège de Skinny, le nouveau chef des gangsters. L’escalier qu’il monte dans ces deux scènes crée un phénomène d’écho troublant entre les deux victimes. De même, le gros plan sur l’enfant dans son berceau prend davantage de sens lorsque surgit plus loin la tête d’un clochard qui dort. Le héros boit une bière lorsqu’apparaît en surimpression son visage, enfant, en train de manger une glace. Les personnages sont ainsi présentés deux fois. Cet enchâssement de portraits ouvre leur identité pour laisser affleurer ce qu’elle a d’essentiel : une enfance, une part fragile, une âme.

Marie est d’origine bourgeoise. Au sortir d’un bouge où elle est entrée par curiosité, la jeune fille est « appelée ». Le dirigeant d’une institution de quartier qui vient en aide aux plus pauvres cherche des bénévoles : « la charité commence chez soi, ici, dans cette ville ». Elle s’engage à son tour, bientôt animée par l’amour qu’elle porte à l’un de ses nouveaux protégés, Owen.

« God is love », écrit-elle sur le tableau noir de l’institution où les pauvres, qu’elle traite comme des enfants, reçoivent un enseignement modeste. Cette outrance dénote la confiance que la jeune femme  porte à ces hommes dont elle ne voit pas le côté sombre. Sa naïveté la présente elle-même comme un enfant. Son attitude entretient tout au long du film une vision idéale de l’existence qui, apparaissant très brièvement à l’écran, reflète le rêve d’un bonheur absolu, coupé de tout ancrage social, hors de toute réalité. Au centre du tableau de l’innocence, entourés d’enfants avec lesquels ils se confondent, Marie et Owen, heureux.

Owen évolue dans un univers implacable et brutal. Les bagarres collectives sont d’une telle sauvagerie qu’on ne peut imaginer qu’elles soient chorégraphiées. Le désordre et la violence donnent aux silhouettes une profonde réalité physique. La misère déforme les visages et les corps des habitants de ces bas-fonds, bossus, borgnes, le nez vérolé. La peur aussi.

Trois plans se succèdent, qui suffisent à exprimer le rapport des personnages à cette réalité. Marie contemple le bouquet qu’Owen vient de lui offrir et qu’elle tient dans ses mains, après l’avoir toutefois joliment arrangé dans un vase. De son côté, Owen prend dans ses bras un de ses amis truands tombé à genoux devant lui, et qui le supplie de l’aider à échapper à la police. Le troisième plan montre le district attorney, derrière un bureau, feuilletant le journal de bord de Marie dans lequel elle note les progrès d’Owen.

Owen est si englué dans la vie des bas-fonds qu’il a besoin d’une force supérieure à la sienne pour pouvoir s’en extraire et ne pas être victime de son pouvoir d’attraction. C’est la fragile Marie, enfant rêveur, qui l’entraîne dans un monde idéal où l’innocence est reine.

Owen ne renaît pas de ses cendres. Il doit sa renaissance à la mort de celle qui lui a montré la voie : Marie.

Sur la première marche des escaliers du perron, à gauche, le bossu, l’ami fidèle du héros. A droite, une femme brune au voile noir, un enfant blond dans les bras. Au centre, en haut des marches, dos à la caméra et face à la porte, Owen. C’est la Sainte Famille des bas-fonds qu’on entrevoit furtivement avant que les personnages ne se séparent, emportés par l’action.

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