« Stalker » de Andreï Tarkovski (1979)

par Emilie Sapielak

« A sa naissance, l’homme est faible et malléable. Quand il meurt, il est dur de chair et de cœur. Le bois de l’arbre qui pousse est tendre et souple. Quand il sèche et perd sa souplesse, l’arbre meurt. Cœur sec et force sont les compagnons de la mort. Malléabilité et faiblesse expriment la fraicheur de l’existant. C’est pourquoi ce qui a durci ne peut vaincre. »

Le monde du Passeur est un monde en ruine, aux teintes sépia, ruisselant,  gorgé d’eau, éclairé par une lumière coupante qui blanchit les visages et gomme les traits, la lumière d’un mauvais néon qui aurait remplacé le soleil. Les pas résonnent, comme si le monde n’était plus qu’un immense hangar vide.

La Zone où lui seul accède encore est un monde en couleur où la lumière, sublime, possède une existence propre. Elle faiblit ou s’intensifie sans raison apparente dans certains coins du cadre. Mais c’est aussi un monde en ruine où l’on devine, sous une végétation abondante, les vestiges de bâtiments, de voitures et de chars, un monde que l’eau n’a pas épargné, une terre marécageuse, où pas un seul homme ne vit. Dans la Zone, on ne rebrousse pas chemin, il change à chaque instant.

La Zone n’est pas accueillante. Le moindre brin d’herbe paraît glacé et porteur d’un mystère qui écarte toute tentative de communion avec la nature. Lorsque la caméra glisse à la surface de cette terre, elle filme un monde englouti, le contenu d’une épave oubliée, que l’eau a définitivement recouvert.

Les deux mondes ne s’opposent pas à titre d’avertissement pour les générations à venir. Leurs points communs excluent tout discours simpliste sur les dérives du matérialisme. De même, l’étrangeté et la précision des images à la beauté saisissante excluent toute interprétation figée. Mais face au Passeur allongé dans l’eau et près duquel un chien noir a surgi, on reconnaît inconsciemment quelque chose. Une émotion vive s’en dégage.

Un des personnages évoque l’étrangeté de la musique. Les sons ne se réfèrent à rien de particulier dans notre environnement. Pourtant leur harmonie nous touche au plus profond de l’âme.

Ainsi se présente la Zone, comme l’intérieur d’une âme où seuls quelques uns, bons ou mauvais, seulement les plus malheureux, peuvent évoluer grâce au Passeur. Tous veulent atteindre cette partie de l’âme, la Chambre, où les souhaits se réalisent. C’est le cheminement intérieur que décrivaient déjà les mystiques. Les eaux troubles et les tunnels obscurs de la Zone conduisent à la septième demeure où se tient le Créateur.

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