« La maison dans l’ombre » de Nicholas Ray (1952)

par Emilie Sapielak

La musique de Bernard Herrmann (Citizen Kane, La Mort aux trousses, Psychose, Taxi Driver…) hypnotique et inquiétante, retient le moindre battement de paupières.

La route, derrière le pare-brise de la voiture, s’enfonce dans la nuit et les lumières de la ville, avant de traverser les paysages blancs et hivernaux d’une campagne qui s’étale à perte de vue. Un seul point commun entre ces deux univers, un policier irascible et renfermé, Jim Wilson.

Qui est Jim Wilson ? Le film refuse de tenir les nuits malfamées de la ville comme seules responsables de sa hargne. Un bonheur simple et doux ne cesse de lui tendre la main : un enfant qui l’admire veut échanger quelques passes avec lui, un collègue l’invite à dîner. Les femmes sont omniprésentes dans la première partie du film, la jeune fille au bar, la vendeuse de la pharmacie, la maîtresse du truand. Jim ne prend ni ne donne. Il cogne.

Le film débute avec les mains d’une femme qui s’emparent d’un revoler dans son holster. Elle arme son mari, un policier qui se prépare à sortir. La caméra ne cessera de suivre les mains des différents personnages, celles du pharmacien, qui massent une épaule endolorie, celles du mendiant aux gants de laine percés, celles du héros, nues ou gantées de cuir, et, enfin, les mains de la jeune femme aveugle qui s’oriente en touchant les objets.

Jim Wilson est, lui aussi, un personnage tâtonnant. Prisonnier de sa violence, il se cogne régulièrement aux angles d’un monde qu’il exècre.

“Why you make me do it ?”

Plus il tâtonne, plus le paysage s’ouvre, blanc et immaculé. Le suspense de l’enquête criminelle est accru par le mystère inhérent à la nature sauvage et aux grands espaces : celui de la forêt aux immenses sapins, des étendues neigeuses, des rochers escarpés.

Qui est Jim Wilson ? Qui est Danny, l’agresseur de la jeune fille qu’un père cherche à venger ?

Les personnages se retrouvent dans la maison de la sœur, aveugle, du tueur, une de ces impasses qui, bloquant brusquement l’avancée des hommes, font jaillir les motivations intimes de chaque personnage : une sœur qui adore son frère, un père éperdu de douleur et Jim qui tend une bouteille au vieil homme, puis arrange une couverture sur ses épaules.

Celle qui ne voit pas ouvre les portes de sortie. Elle lève la trappe de la cave où se terre son frère. En contre-plongée, un rectangle de lumière blanc sur un fond noir. Elle ouvre aussi le cœur de Jim. Ils marchent tous les deux en silence, ou plutôt, ils flottent, bouleversants, dans un paysage d’arbres enneigés. Leurs mains qui, à la toute fin, se rencontrent ne sont que l’expression physique de cet émouvant silence.

Dans la cave, on ne voit pas le tueur, mais une tête baissée et des cheveux clairs. On ne le connaît qu’à travers les traces de pas qu’il laisse, les bruits qui résonnent encore après son passage, ses mains qui dérapent sur les rochers. L’homme que le père de la victime découvre à ses pieds ne correspond pas à l’image du tueur qu’il se faisait.

Seuls le mystère et la gravité de ce paysage d’hiver pouvaient accueillir l’énigme d’un homme portant dans ses bras le tueur de son enfant.

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