« Phantom » de Friedrich Wilhelm Murnau (1922)

par Emilie Sapielak

phantom 003

Le désert a ses mirages. La misère a ses fantômes. Lorenz, un jeune homme pauvre et peu séduisant est hanté par l’image d’une femme riche et belle. Elle passe devant lui, dans une voiture emportée par des chevaux. Sa sœur, Mélanie, se réchauffe aux lumières de la belle vie, quelques fugitifs plaisirs offerts par les hommes qui veulent bien d’elle. Leur frère, le personnage le plus émouvant, n’espère rien. Il apparaît rarement. Ses gestes sont lents. Lorsqu’il parle, personne ne l’entend. Le voit-on seulement ?

La lampe qui éclaire quelques années plus tard le beau visage de Janet Gaynor souligne ici les blessures laissées par le temps et la misère. La mère de ces enfants est une vieille femme acariâtre au corps malade. Honnête et travailleuse, ses combats quotidiens l’ont rendue intransigeante et peu aimable. Ils ont fait d’elle une sorcière aux yeux noirs exorbités que la caméra filme avec insistance.

Un costume neuf permet à Lorenz d’entrer dans le salon d’une jeune bourgeoise. Il est seul dans une pièce richement décorée, dans ce vêtement un peu raide qui a l’air de vouloir se débarrasser du corps qui l’a revêtu.

Le premier réflexe de la femme qui soutire de l’argent à Laurenz est d’ouvrir son armoire, prête à amasser de nouvelles robes et d’immenses chapeaux. Ce fouillis de toilettes qu’elle brasse à pleine main ne la recouvre pas. Il déborde d’elle. Dans le miroir se reflète le jeune homme, étranglé dans son costume.

Laurenz se procure un tissu de prix pour sa mère. La trouvant assise sur son lit, il le dépose sur ses genoux. Elle caresse doucement l’étoffe mais ne s’en servira pas, comme si sa mauvaise chemise blanche lui collait à la peau. Dans Le dernier des hommes (1924), Murnau dépouille un vieil homme de son uniforme. Le personnage est brisé.

L’habit est cruel. Il ne permet pas la dissimulation mais trahit ouvertement ce que la pudeur et la décence voudraient cacher. Lorsque la mère des trois enfants reçoit la visite surprise de sa sœur, elle n’est qu’une pauvre femme en habit de misère qui se tient face à une autre parée de riches tissus et de dentelles. « La catastrophe est inévitable » dirait Hugo. On ne discute pas avec un uniforme, quel qu’il soit. Quand l’âme fléchit et tergiverse, le costume reste le même, immuable comme le destin.

La douce et modeste jeune femme à laquelle Laurenz finira par s’intéresser porte une robe noire.

Publicités