« Quand la ville dort » de John Huston (1950)

par Emilie Sapielak

"Quand la ville dort" de John Huston

« S’il n’y avait que le silence… Personne pour écouter, personne pour répondre… »

Les hommes de la nuit sont des taiseux. La caméra le sait, qui préfère filmer les visages silencieux plutôt que celui de l’avocat bavard. La parole est un bruit de fond. Au premier plan, deux hommes échangent des regards.

La nuit, la ville est un espace déserté. Les policiers y pourchassent des ombres. Les hommes qui trafiquent derrière les portes closes se sont adaptés à cet univers hostile. Une bosse a poussé sur leur dos.

« Moi, ma bosse, je ne me la suis pas faite pousser. Je suis né avec. » Parole du bossu.

Leurs rêves, des mots qui jaillissent malgré eux, sont des fardeaux. Les hommes de la nuit portent sur leurs épaules les hommes de lumière qu’ils ont été ou qu’ils aimeraient être : l’un d’eux voudrait poursuivre les filles au soleil de Mexico, un autre se souvient de la ferme de son enfance dans le Kentucky. Ils vivent en ville, dans le noir et rêvent de campagne, de lumière. La maîtresse soutient son amant blessé. L’épouse dort, un œil sur son enfant.

"Quand la ville dort" de John Huston

Ailleurs, des plans en contre-plongée donnent à sentir le poids de ces rêves et de ces espoirs. Hommes du jour et de la nuit sont frères, comme les deux enfants du tableau que l’on aperçoit chez l’avocat, tour à tour frères jumeaux et frères ennemis, les deux yeux d’un même visage, mais deux regards différents. Ainsi apparaît Jean Hagen à la beauté étrange, un œil alourdi par le poids du maquillage et d’un faux cil, l’autre sans fard.

"Quand la ville dort" de John Huston

Les hommes de la nuit vivent dans l’illégalité. Lorsqu’ils se décident à parler, ils mentent, comme le célèbre pantin de bois. Plus ils mentent, plus leur bosse grossit, gêne leurs mouvements, et les jette à terre : Cobby prend une raclée, l’avocat véreux s’écroule après s’être donné la mort.

Cette bosse est une ombre derrière eux qui les fait sans cesse se retourner. L’homme de la nuit assure ses arrières. Pour cambrioler une bijouterie, il faut au moins être trois : celui qui ouvre le passage et les coffres, le cerveau, et celui qui ferme la marche, le gros bras.

"Quand la ville dort" de John Huston

La construction de nombreux plans se fait de manière pyramidale, suivant les contours de la bosse, lorsqu’elle ne suit pas la ligne de cette pente vertigineuse qui ouvre le film et semble vouloir entraîner tout le monde vers le bas. Ainsi sont-ils le plus souvent trois à l’image, comme si le face à face rendait moins compte de leur nature profonde que la silhouette d’une hydre à trois têtes, ou l’ombre d’un bossu.

"Quand la ville dort" de John Huston

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