« Il était un père » de Yasujiro Ozu (1942)

par Emilie Sapielak

"Il était un père" de Yasujiro Ozu

Un père élève seul son enfant. Son dévouement et son sens des responsabilités ordonnent le monde qui les entoure. A la beauté des gestes coordonnés du père et du garçon avant le départ pour l’école répondent la discipline des groupes d’écoliers dans la rue et la ligne parfaite du Mont Fuji qui se découpe dans le ciel.

Le père n’a de cesse de montrer le chemin à son fils, une belle ligne droite qui doit le conduire à la réussite, loin de lui. Et la force tranquille du père creuse cette ligne dans le décor. Un train qui avance, l’alignement des poteaux électriques, tout exprime la volonté inflexible de l’adulte que les larmes de l’enfant ne parviennent pas à fléchir.

Père et fils pêchent côte à côte, à distance respectueuse, face à la forêt. Ils font les mêmes gestes, les pieds au bord de l’eau qui trace, dans le sol, une frontière entre eux et la végétation sauvage où les arbres s’entremêlent.

L’harmonie née de cet âge d’or résiste à la séparation du père et du fils. Le drame est dans l’ordre des choses. Le visage en pleurs du garçon suscite l’apparition d’une maison que deux arbres encadrent. Si la caméra erre un temps à l’usine entre les roues d’une machine, comme pour faire mentir les belles lignes droites du début, elle remplace rapidement le fils manquant par de nouveaux personnages qu’elle fait revenir du passé. Lors de ces tête-à-tête, la réussite de l’enfant alimente les conversations.

Père et fils se retrouvent et vont aux bains ensemble. Alors qu’ils discutent, quelques plans de la rivière se glissent dans la scène. Dans une conversation à demi-mot, ces flots nerveux miment l’élan vers le passé, ce transport vers l’autre, dans cette eau où ils avaient l’habitude de pêcher. Continuer d’avancer tout en regardant derrière soi : de ce mouvement contradictoire naît la mélancolie, inévitable et douce, la marque subtile d’une transmission réussie. Si la rigidité des corps et la ritualisation de leurs interactions n’en laissent rien paraître, elle se devine dans le tremblement des ailes du papillon sur une lampe allumée.

Le père a toujours préparé avec beaucoup de soin les affaires de son enfant. Après l’ultime et tragique séparation, le garçon devenu grand s’installe dans ce train qui traversait l’image de part en part. La caméra s’arrête sur le filet à bagages, comme si les valises du fils étaient, à ce moment-là, plus importantes que la vision du train disparaissant dans le paysage.

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