« La Féline » de Jacques Tourneur (1942)

par Emilie Sapielak

"La Féline" de Jacques Tourneur

« A cat walked over my grave »

Le téléphone sonne. Alice décroche. Silence au bout du fil, puis le déclic d’un combiné que l’on repose. La caméra, tapie dans un coin opposé de la pièce, ne bouge plus mais laisse le personnage aller au devant de son destin. Dans cet œil de glace, l’échange badin entre Alice et son chat se fige. La jeune femme enfile son manteau, quitte son bureau. Toujours immobile, la caméra la regarde s’éloigner, puis disparaître. La porte claque. La pièce est vide.

Plus tard dans la soirée, Alice marche dans la rue, au côté d’Oliver. Ils se séparent à un carrefour. Alice continue tout droit. Oliver, immobile, la regarde s’éloigner, puis disparaître à droite de l’écran pour la seconde fois. Irena, la femme panthère, surgit à gauche, d’une rue où la végétation a envahi le trottoir. Le réverbère, à moitié dissimulé par les arbres, n’est plus qu’un globe lumineux qui rappelle la lune. Irena a revêtu un ample manteau noir. Le loup sort des bois, atteint le carrefour, hésite. Au loin, Alice, de dos, en manteau blanc, avance dans la nuit.

Autour des réverbères tombent des flaques de lumière qui ne parviennent pas à repousser l’obscurité mais dessinent sur le trottoir des points de suspension lumineux, entre lesquels les personnages se perdent dans la nuit. La rue est légèrement sinueuse. Irena s’y engage à son tour, gracieuse silhouette féminine suivant une silhouette non moins gracieuse. La caméra s’aventure un instant entre les deux alors qu’Irena arrive à sa hauteur. Mais elle s’écarte rapidement du trottoir, s’effaçant devant le danger qui a pris l’apparence d’une femme belle et fragile. Irena retient des deux mains les pans de son pardessus, ses ailes d’oiseau de proie et de malheur, un geste étrange de jeune fille craintive qui sent la peur lui glacer le sang. Irena est un prédateur effrayé de sa propre voracité.

Alice, ne se doutant de rien, continue sa marche, les mains dans les poches. La rue longe un mur de vieilles pierres, légèrement incurvé. Devant un halo de lumière, barré de l’ombre noire d’un lampadaire, elle passe, comme le prisonnier évadé longe le mur de sa prison, bientôt surpris par le projecteur qui le guette. Irena la suit de près. La rue tourne, le piège se referme sur Alice qui donne l’impression de tourner en rond, canari prisonnier d’une cage dont il ignore les contours. La caméra s’accroche, insistante, aux pas des jeunes femmes, à leurs mollets fins et graciles, à leurs pieds chaussés d’escarpins. Le démon est là, dans le claquement des talons sur le trottoir. Les plans se succèdent de plus en plus vite, passant de l’ombre à la lumière, liant le pas tranquille d’Alice, à celui plus rapide d’Irena. Ils finissent par former une seule et même ligne musicale à la cadence rompue qui mime, de manière compulsive, le pas boiteux du prince des ténèbres.

La caméra se fige de nouveau devant le mur de pierres éclairé par un de ces lampadaires dont la présence barre, cette fois, l’image à gauche, rompant la symétrie précédente. Quelque chose se passe, qu’on ne peut ni voir ni entendre. Un silence assourdissant s’est installé. Alice entre dans la nuit et n’est plus qu’une vague tache claire sur l’écran noir. Lorsqu’elle regagne enfin la lumière, le silence la surprend et la fait se retourner. L’œil vide du tunnel qu’elle vient de traverser est braqué sur elle. Elle se met à courir, se frayant un passage dans une jungle où les lianes d’ombre et de lumière lui balaient le visage.

Sur son chapeau, une plume blanche rappelle l’oiseau effrayé par la panthère, le canari, cadeau d’Oliver, prisonnier de sa cage, qui succombe à la peur lorsqu’Irina tente de l’attraper. Alice s’accroche à un réverbère, écrasée par la présence massive de l’ennemi invisible.

Surgit alors un bus, véritable deus ex machina, avec ses passagers, son chauffeur pressé et ses lumières crues. Les portes s’ouvrent dans un bruit de pneu qui se dégonfle, brusque expiration d’un souffle trop longtemps retenu. Alice monte. Le bus l’emporte, non pas dans la direction qu’elle prenait, mais en sens inverse, obligeant la jeune femme à faire demi-tour, comme si tout pouvait recommencer.

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