« L’Homme-léopard » de Jacques Tourneur (1943)

par Emilie Sapielak

"L'Homme-léopard" de Jacques Tourneur

Teresa, qui a humé l’air de la nuit, ferme la fenêtre et implore sa mère de ne pas l’envoyer acheter de la farine de maïs. Elle avance vers cette femme imposante mais recule rapidement sous la menace d’un balai. Son petit frère se moque d’elle. Il s’amuse de l’ombre chinoise qu’il projette sur la lourde porte d’entrée en bois : l’ombre d’une tête de panthère. Teresa est chassée. La mère pousse le verrou. Teresa est enfermée dehors, prisonnière de la nuit.

La caméra est restée derrière la porte, avec la jeune fille dont elle s’écarte brusquement pour prendre de la hauteur. De ce nouveau poste d’observation, immobile, elle épie Teresa, proie idéale, qui traverse la rue. Le malaise s’installe.

La caméra se tient derrière Teresa lorsque cette dernière supplie la commerçante de lui ouvrir. Derrière la porte vitrée, la lumière s’éteint, le rideau est tiré. La jeune fille, de dos, disparaît dans la pénombre. Elle devra s’aventurer plus loin pour trouver de la farine. Ses deux coudes blancs sont deux points de lumière.

Elle avance sur un sentier caillouteux, envahi par la végétation. Pour continuer sa route, elle doit franchir un souterrain à deux entrées, au-dessus duquel passe la voie ferrée, deux bouches noires grandes ouvertes, prêtes à l’avaler. Soudain un plan d’ensemble, bref et sublime, aussi saisissant qu’un bruit de pas dans la nuit : un ciel nuageux, une chaîne de montagnes, de grands arbres décharnés, les deux gueules du monstre au centre et, en bas à droite, si petite qu’on la distingue à peine, Teresa qui se dirige lentement vers lui. On entend gronder le souffle du vent.

La caméra se rapproche, surplombe un instant sa victime, lui fait face, guettant sur son visage les marques de la peur. Mais la jeune fille parvient à garder son calme. La caméra s’éloigne. Teresa entre dans le souterrain et ressort aussitôt de l’autre côté.

Dans la boutique, elle achète de la farine de maïs, joue avec l’oiseau mécanique dans sa cage – jolie variation sur le canari de La Féline – qui l’amusait déjà lorsqu’elle était petite et qui annonce, ce soir, son triste destin. Petite, elle avait peur du noir, se rappelle l’épicier. Elle n’a plus peur aujourd’hui, dit-elle, de quoi aurait-elle peur ? De rien, surtout dans cette boutique à la douce lumière, dont la simplicité et la modestie reflètent la bienveillance du marchand qui accepte volontiers de lui faire crédit : « The poor  don’t cheat one another. They’re poor together. » Les repères habituels se renversent et accentuent la beauté de la scène : une telle paix paraît surnaturelle après la longue traversée de cet univers sombre et fantastique, devenu l’unique réalité du monde dans lequel les personnages évoluent.

Mais ces minutes de grâce ne font que retarder le moment fatidique. Il faut revenir et repasser par le souterrain. Il est devenu si noir qu’on ne distingue plus rien à l’intérieur. On entend le bruit régulier d’une goutte d’eau, comme un claquement de langue, un claquement de pas, le compte à rebours d’une minuterie. Teresa, le paquet de farine serré contre elle, s’avance au bord du noir, au bord du gouffre, et son profil fragile est déjà happé par l’obscurité. Elle recule, comme si la masse sombre était soudain devenue solide et infranchissable, et choisit de s’engager dans le second souterrain légèrement plus éclairé. Les rayons de lune qui passent à travers les planches dansent sur elle et la plongent dans un bain de lumière tremblant. Le buste de la jeune femme frissonne littéralement.

Le rythme s’accélère. En montage alterné apparaît d’abord son visage qui se crispe, puis deux points lumineux dans une des cavités du souterrain, de nouveau son visage dont les traits se relâchent brusquement, et enfin la fissure où plus rien ne brille. Teresa, héroïne courageuse ou téméraire, continue d’avancer. Au compte à rebours de la goutte d’eau est venu se mêler le bruit ténu de ses pas dans le sable, un léger craquement qui trahit sa présence.

Un fracas épouvantable déchire le silence. Teresa se jette contre la paroi voûtée, le corps lacéré de traits de lumière. Un train passe. Teresa sort rapidement du souterrain et se retourne une dernière fois. Une tête de panthère envahit l’écran, une tête noire sur un fond noir d’où percent deux yeux brillants. Filmée en plongée, Teresa découvre l’ennemi qui montre les crocs et dont le rugissement ressemble à un bruit de scie.

Teresa court, elle est devant nous, et tombe. Le sac de farine se répand sur le sentier. La caméra a repris sa place en hauteur, la place du prédateur. C’est la dernière fois qu’on verra Teresa. Quelques secondes plus tard, elle n’est plus qu’un hurlement derrière la porte de chez elle, sur laquelle son jeune frère projetait l’ombre d’une tête de panthère. Sa mère qui essuie la vaisselle tarde à prendre au sérieux ses appels et refuse de lui ouvrir tant qu’elle n’a pas la farine. Nous parviennent des cris déchirants. Un choc brutal ébranle le pan de bois, suivi d’un bruit sourd, comme celui d’un corps que l’on projette. Pour ouvrir le loquet qui s’est coincé, le frère s’empare d’une bûche et frappe à son tour contre la paroi.

Réponse spontanée et dérisoire à une violence omnipotente, ces coups impuissants entérinent la fin tragique de l’histoire qu’ils ne peuvent dévier de son cours. C’est le cri inutile que l’on oppose aux grondements de la nuit, défense instinctive, mimétisme pathétique qui vient après-coup et toujours trop tard. C’est le cri désespéré de la défaite.

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