« La fièvre dans le sang » d’Elia Kazan (1961)

par Emilie Sapielak

Splendor in the Grass

On est seul face à la mort. On est seul en amour. Le père de Bud se défenestre hors-champ. Lorsqu’on le retrouve dans une ruelle, la police a déjà dissimulé son corps sous une couverture. Aucun témoin. Le seul qui comptait, le fils adoré, ne peut qu’attester, impuissant, de l’identité du cadavre.

Deanie, la folle amoureuse, est exposée aux yeux de sa mère, dans la salle de bain, aux yeux des autres élèves, dans la salle de classe. Mais il lui manque ce regard qui ne croisait pas le sien sans ce tremblement imperceptible de l’image. En l’absence de ce témoin, cause de sa douleur et objet de son amour, le seul capable de témoigner, sa souffrance est insoutenable. Elle tire des larmes au bourreau désigné malgré lui, la jolie rousse sur laquelle Bud a jeté son dévolu.

La solitude peine à se dire. C’est un chuchotement à l’oreille d’une mère qui ne peut entendre, des mots aguicheurs à l’amant qui se dérobe, quelques vers de William Wordsworth qu’on peine à articuler.

« Though nothing can bring back the hour  / Of splendour in the grass, of glory in the flower; / We will grieve not, rather find / Strength in what remains behind »

La caméra filme des bouches qui mastiquent, des corps sans tête, des jambes effilées à l’arrière d’une voiture et ne filme rien d’autre que cette solitude, ce destin, cette mort prochaine, sans témoin, loin du regard qui donne un sens à l’existence.

Mais qui supporterait ce rôle de fils chéri, d’amant idéal ? Qui ne détournerait pas les yeux devant la douleur qui appelle à grands cris le seul spectateur qui ne viendra jamais ? Personne, si ce n’est une caméra qui s’attarde sur les lieux du malheur.

Le corps de Natalie Wood se dénude ou s’apprête, luttant contre cette solitude qui l’envahit et voudrait se débarrasser de lui. Il s’accroche aux conventions qui font obstacle à l’expression de la douleur, aux apparences qui troublent l’image magnifique d’un immense et terrible amour. Face à l’épouse de Bud qui porte une robe tachée, Deanie, pauvre mariée privée de l’élu de son cœur, arbore une robe trop blanche.

Le corps résiste sous le déluge de la cascade, sous la pluie qui tombe dru sur les parapluies, quand la solitude voudrait qu’il s’efface une fois pour toutes. Deanie plonge, prête à disparaître, mais déjà, on la sauve. Le corps maudit résiste à l’explosion de cette douleur souterraine qui l’envoie à l’asile, et n’en ressort que plus beau.

La chair vit dans le temps, l’amour dans la solitude, hors du temps. L’amour et sa douleur n’existent que figés, hors du mouvement des choses. Quelle victoire Deanie célèbre-t-elle lorsqu’elle met sa belle robe blanche pour retrouver Bud après plusieurs années de séparation? Celle du temps qui ôte aux sentiments leur tranchant et leur sublime, ou celle de l’amour qui la condamne à l’éternelle solitude de cette vieille femme au visage ravagé et au regard fixe, assise sur le perron de l’asile ?

Publicités