« Nous avons gagné ce soir » de Robert Wise (1949)

par Emilie Sapielak

"Nous avons gagné ce soir" de Robert Wise (1949)

Une rue, la nuit. D’un côté, des enseignes lumineuses dont le nom ne trompe plus personne, Dreamland, Paradise city. De l’autre, un hôtel minable où vit Stoker (Robert Ryan), un boxeur sur le déclin, et sa femme, Julie. De part et d’autre de cette rue qui charrie des visages fatigués, crispés, transpirants, la même pauvreté, banale et cruelle. L’enfer est partout.

Stoker traverse la rue pour aller boxer. Pourra-t-il la retraverser de nouveau ? Dans le sous-sol de la salle de boxe, Stoker se prépare. A travers la fenêtre du vestiaire où l’on transporte le corps inconscient d’un des boxeurs qui le précèdent, il contemple, les yeux tournés vers le ciel, l’hôtel où sa bonne étoile est restée. Mais la chambre est éteinte. Son étoile ne l’éclaire plus. Julie ne supporte plus cette vie. Elle erre dans la ville, sur un pont, se penche pour regarder un train, invitation à la fuite qui ne peut advenir que dans la mort.

Il n’y a pas d’échappatoire. La fenêtre basculante du vestiaire permet juste à Stoker de jeter un œil vers l’extérieur. Les portes de la salle de boxe sont fermées lorsqu’il tente de se sauver. Pas d’échappatoire mais de grands miroirs, dans la chambre, dans le vestiaire, comme des fenêtres qui n’ouvrent sur rien mais renvoient toujours à soi-même, prisonnier ici et maintenant.

La profession de Stoker ne fait pas de lui un être aux pouvoirs hors du commun. Stoker monte sur le ring pour gagner sa vie. Devant le miroir de la chambre, il réajuste la cravate de son costume froissé, sa femme assise à ses côtés, tous les deux silencieux. Le temps, qui paraît alors soudainement s’allonger, n’est rien d’autre que le temps du quotidien partagé par tous, monotone, interminable. Et le silence a la pesanteur des devoirs du foyer et des rêves d’une vie meilleure.

La profession de Stoker est sa plus grande faiblesse. Ses poings puissants cognent mais, repliés dans leurs gants, ne saisissent rien. Le vendeur ambulant s’agrippe à ses journaux, le parieur à ses billets, le spectateur obèse à sa glace. A la fête foraine, la main articulée, dans un cube de plexiglas, attrape de petits objets de valeur. Les mains de Julie soutiennent l’homme qu’elle aime. Mais les gants qui font la force de Stoker, le condamnent à une émouvante impuissance.

Dans cet univers de désespérance où chacun lutte pour sa survie, le combat a lieu aussi bien sur le ring  baigné de lumière qu’en dehors du ring, dans une ruelle obscure. Sur le ring, Stoker affronte un seul adversaire, mais tous sont contre lui et avides de sang. Hors du ring, il doit affronter plusieurs adversaires, dans l’ignorance générale. La caméra qui filme en temps réel le combat dans la salle de boxe se plie à la règle de l’unité d’action. Mais cette action se répète. C’est en répétant le combat que le film fait voler en éclat le cadre rassurant du spectacle, et entraîne l’histoire du côté du mythe : Sisyphe n’est jamais victorieux.

Sur le ring, au rythme des coups que les boxeurs reçoivent, la caméra alterne plans d’ensemble et plans rapprochés en contre-plongée. Le retour de ces derniers, atrocement prévisibles comme les blessures qui défigurent peu à peu Stoker, n’en reste pas moins surprenant : ces plans révèlent l’intimité et la réalité du combat, non pas celui qu’observent les spectateurs déchaînés mais celui que vit le boxeur. Tandis que le public réclame toujours davantage de violence de la part du plus fort et la mort du plus faible, la caméra ne prend pas parti. Elle ne cherche pas à scruter les visages enflés, ensanglantés, masques indéchiffrables, mais se colle aux chairs qui tremblent, un dos courbé, des épaules qui rencontrent celles de l’autre, des muscles qui, contre toute attente résistent et accomplissent des prouesses. Elle se faufile sous les cordes, sous le tabouret. Parfois même, instants sublimes, son œil s’embrume. Mais il se détourne alors rapidement du ring pour fixer, gros plan bien net, le visage d’un spectateur éructant.

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