« La terre a tremblé » de Lambert Hillyer (1923)

par Emilie Sapielak

"The Shock" de Lambert Hillyer (1923)

Privée de paroles articulées, l’image crie et trépigne, violente. Une banque est dynamitée, une jeune femme enlevée, un infirme roué de coups. Le héros, Wilse Dilling, un voyou, avance péniblement, accroché à ses béquilles, traînant ses jambes qui sont deux branches mortes, tordues et noueuses. Les nombreux cartons prennent parfois le pas sur des corps qui s’agitent et peinent à s’exprimer. Le visage grimaçant de Wilse (Lon Chaney), poignant, est le reflet de ce désarroi général.

L’image joue à outrance de la confrontation du mal et du bien – la diabolique Queen Ann contre l’angélique Gertrude, le mystérieux Chinatown contre la bucolique Fallbrook – faisant s’entrechoquer les contraires jusqu’à épuisement. Et lorsqu’enfin elle s’épuise, elle exhibe, vaincue, une beauté sobre et bouleversante. Wilse, à genoux, encerclé par les autres voyous déchaînés, joint les mains et lève la tête vers le ciel. Ailleurs, un simple montage alterné montre Wilse, pesant de tout son poids sur ses béquilles, et contemplant Gertrude et son fiancé qui dévalent avec légèreté les escaliers. Le jeune couple est charmant. Wilse s’en aperçoit. Son visage, triste et résigné, est le miroir où se reflète cette beauté. De son côté, le couple s’enlace, heureux et déjà mélancolique.

Passée la colère, l’image renonce définitivement à la parole pour mieux saisir la présence de celui-là même qu’on ne peut voir, le Grand Faiseur de Miracles. La terre tremble et s’enflamme. La mer et le ciel brillent de mille feux. Chinatown disparaît dans la fumée d’un immense incendie. Ses pêchés pardonnés, le paralytique se lève, abandonne son brancard et marche.

Publicités