« Le salaire du diable » de Jack Arnold (1957)

par Emilie Sapielak

"Le salaire du diable" de Jack Arnold (1957)

Un jeune ouvrier, immigré clandestin, est battu à mort. Une voiture traîne, dans la poussière, un homme attaché à une corde. Le shérif est assailli par un molosse. La scène se déroule à chaque fois sous les yeux de témoins immobiles, sous nos yeux, spectateurs passifs, tiraillés entre une compassion infinie pour la victime et un sentiment de malaise, non moins grand, devant une lâcheté familière.

Le titre anglais, Man in the Shadow, fait référence, dès le générique, au visage d’Orson Welles dans la nuit, derrière le grillage qui entoure son immense ranch. L’homme dans l’ombre est celui qui orchestre le crime, tout en restant impuni.

Mais il n’est pas le seul à fréquenter les heures funestes. Un être solitaire veille dans le noir et prépare des lendemains plus justes. C’est un vieil homme qui assiste à l’assassinat de son ami et témoigne, une jeune femme en blanc qui a entendu un cri, le shérif qui prend un fusil et se dresse contre ce propriétaire qui se croit au-dessus des lois.

Le héros vit dans les ténèbres. Son statut le lui impose, malgré lui. Le shérif est mis au ban de sa communauté unie par la peur du puissant. Sa solidarité envers la victime le conduit paradoxalement à renoncer à l’appui des siens. Le héros vit dans les ténèbres comme si, dans l’ombre, on distinguait mieux le bien du mal, les contours de la lumière.

Seul, dans la nuit, il est dépouillé de tout ce qui faisait autrefois sa force. Il perd la douceur d’un foyer, sa maison est attaquée, sa femme critique sa décision. Il va même jusqu’à renoncer à son étoile de shérif qu’il troque contre un fusil. Sa vie déposée sur l’autel de ses principes, il se jette dans la gueule du loup.

Au volant d’une voiture dont on a trafiqué les roues, il s’élance sur l’asphalte et percute un arbre. Plus loin, il roule encore, à tombeau ouvert, et fonce dans l’imposant portail du ranch, qui vole en éclat. C’est l’énergie du désespoir, qui défie les plus puissants, mais court à sa perte.

Lors de la première séquence du film, un ouvrier est frappé à mort dans une cabane plongée dans l’obscurité. Le mouvement de balancier de la lampe qui éclaire la scène est éloquent : la lumière ne s’oppose pas à la nuit. Elle éclaire ceux qui s’affrontent dans les ténèbres.

Face à nous, derrière le pare-brise, deux visages masqués d’ombres étranges. Un seul homme est monté dans la voiture du héros, un ouvrier pauvre au corps décharné. Il n’a aucune chance de s’en sortir. Ses yeux brillent dans l’obscurité. Son histoire, toujours la même, est écrite depuis longtemps. Il est ce personnage secondaire qui meurt en sauvant le héros. Le trajet est bref, silencieux, quelques secondes hantées par les spectres des êtres oubliés, morts avant lui, quelques secondes plus poignantes encore que la scène où il tombe au sol, poignardé.

Les premiers seront les derniers. Mais la caméra ne fait alors aucune  distinction. Quel que soit le déchu, l’ombre qui combattait autrefois contre lui veille désormais sur son sort. Lorsque Virgil Renchler tombe de son piédestal, sa fille enlève le manteau qu’elle porte pour en couvrir les épaules de son père, geste troublant qui rend la dernière image pathétique. Woman in the Shadow.

"Le salaire du diable" de Jack Arnold (1957)

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