« Les Bêtes du Sud sauvage » de Benh Zeitlin (2012)

par Emilie Sapielak

"Les Bêtes du Sud sauvage" de Benh Zeitlin (2012)

En toile de fond, des événements désormais répertoriés parmi les tragédies du XXIème siècle. Au premier plan, soudain devant nos yeux, notre tragédie, intime et mystérieuse, ignorée de nous-mêmes, la grande commotion.

C’est l’histoire d’un village replié sur lui-même et coupé du reste du monde, un village qui pourrait être celui de M.Night Shyamalan, et qui disparaît petit à petit sous les eaux. C’est l’histoire d’un père et sa fille, qui luttent contre les tempêtes et contre ceux qui voudraient les convaincre d’abandonner leur abri de fortune. Ils ne veulent pas être sauvés.

Debout, les poings levés, le père s’accroche à cette terre sur laquelle il ne pose déjà plus les pieds. Les ouragans détruisent leur baraquement improvisé. Ivre, lui-même saccage l’intérieur de sa propre maison. Tous mangent goulument et à pleines mains, les enfants sous la table, de grosses crevettes roses et des crabes charnus. Tous doivent lutter contre la nature pour trouver une place en son sein. Pour vivre avec les bêtes sauvages et puissantes, il faut être puissant.

« We are creature of the wind. Wild is the wind.”

Ils refusent l’aide de la civilisation qui leur tend les mains mais ne se confondent pas pour autant avec les animaux qu’ils élèvent. Ce n’est pas l’instinct de survie qui les anime mais, paradoxalement, un haut degré d’humanité. Ils résistent.

Leur cri de révolte est l’expression la plus absolue de cette humanité rare et précieuse. Le père tire des coups de fusil dans la nuit contre la tempête qui gronde et voudrait les engloutir sous des torrents d’eau. Lui et les autres habitants dynamitent la digue et plantent sur le toit de leur maison des pics acérés tournés vers le ciel.

Ils refont sans cesse ce qui sera détruit le jour suivant. Prisonniers d’une situation absurde, ils y puisent une liberté absolue et rejettent un modèle de civilisation qui « branchent les malades aux murs » et semble nier le destin de chacun, la mort, toujours violente.

Les enfants du village apprennent à ne pas fuir devant l’inéluctable. La fille nourrit le père à l’agonie, fixe sans ciller les entrailles du chien répandues sur le sol. Elle tient tête à la mort la plus affreuse, une mort aveugle et sourde aux prières, un auroch venu de la nuit des temps qui dévore les plus faibles, une mère qui disparaît.

"Le village" de M. Night Shyamalan ( 2004)

« Le village » de M. Night Shyamalan (2004)

Ils se révoltent et leurs cris s’élèvent, les vociférations de la fête, le défi lancé au ciel, l’enfant qui appelle. Une communauté se crée.

Ils se révoltent car quelque chose d’essentiel vient d’être nié.

"Les Bêtes du Sud sauvage" de Benh Zeitlin (2012)

« Les Bêtes du Sud sauvage » de B. Zeitlin (2012)

Ils défendent une histoire d’amour, un lieu témoin de cette histoire, cette terre sous cette eau, cette eau même d’où provient le crocodile qui scelle leur destin.

« We are creature of the wind. Wild is the wind.”

Pourquoi fuir le vent, l’eau dont ils sont faits ? Dans ce chaos, ce dénuement absolu, cet univers flottant qui fait trembler la caméra, l’amour retrouve un sens et un éclat inédit. Les battements des cœurs résonnent avec plus de force. Les actes les plus simples ont la beauté des signes sacrés. La mère s’éloigne pour cacher ses larmes. Le père attire son enfant contre lui.

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