« Le Silence » d’Ingmar Bergman (1963)

par Emilie Sapielak

"Le Silence" d'Ingmar Bergman (1963)

La trotteuse affolée d’une montre ne cesse d’annoncer la fin. Mais déjà grandit le sentiment que la fin est arrivée. C’est le monde de l’après qui se présente à nous, un monde sans Dieu, sans issue, sans repos possible.

Au couloir du train succèdent les couloirs de l’hôtel. Aux compartiments vitrés, les chambres en enfilade. L’espace est un labyrinthe dont on ne cherche pas à sortir. Les regards s’ouvrent sur un univers dévasté, reflet d’un monde intérieur où l’on se perd. L’hôtel est vide. Des tanks ont envahi les rues. Des chevaux tirent une charrette où s’empilent les souvenirs d’une vie, les chevaux d’une apocalypse silencieuse, sans éclats de voix ni trompettes.

Les personnages répètent la seule histoire qu’ils connaissent, leur névrose.

Quelques fantômes chargés de l’intendance hantent encore les lieux : le contrôleur, le majordome. Un service minimum est assuré, lointain souvenir de ce qui a été : rien ne divertit plus. Le cinéma pornographique, les nains déguisés du cirque ou le majordome et sa saucisse nourrissent une vision pathétique et grotesque. Rien ne résiste à cette atmosphère apocalyptique, ni la joie de l’enfance, ni le tragique du destin. Les sentiments desséchés des personnages sont des papillons morts, transpercés d’une aiguille, étiquetés, et rangés sous verre.

Johann, l’enfant, cache les photos de famille du majordome sous le tapis de l’hôtel. Tous tendent vers leurs origines afin de recouvrer leur épaisseur, leur mystère, leur identité.

Ne subsiste que l’homme mécanique, l’homme perverti, qui goûte à la douleur générée par la mécanique. L’âme, cette ouverture vers l’ailleurs, a cédé la place à l’envie, au désir de posséder ou d’être possédé, à l’aliénation. On se heurte aux mêmes portes. Mais à chaque impact, la souffrance va crescendo.

Ester, la sœur aînée, l’intellectuelle, envie sa cadette, femme sensuelle qui ne parvient pas à se défaire de son emprise. Ester désire le corps voluptueux d’Anna qui lui préfère le corps des hommes bruns et virils, tout en s’assurant de la dévotion que lui porte son enfant. Les deux sœurs ont fait escale dans cette ville étrangère à cause de l’état de santé d’Anna. On attend son rétablissement pour repartir. On attend surtout qu’elle meure, comble du désir qui voudrait, pour s’épanouir davantage, se débarrasser de la contrainte qui l’a fait naître.

La décision finale de la cadette qui reprend le train du début entérine l’angoissant mouvement de répétition.

La beauté s’est réfugiée dans le décor déserté qui semble ainsi retrouver une existence propre, une grâce. La beauté s’est réfugiée dans les corps qui fascinent. La psyché s’est soumise mais le corps, lui, résiste et se dérobe à tout tentative de contrôle, opposant son propre fonctionnement à celui d’une mécanique absurde qui peine à se dire. Il grandit, en témoigne l’enfant, exulte, comme celui d’Anna et meurt comme celui d’Ester. Il renferme un bien précieux, un peu de sang recueilli sur un mouchoir, quelques perles de sueur sur la peau, cette énergie vitale qui contient l’unique espoir de sortir de l’errance: l’espoir de la mort. Lui seul a encore de la valeur dans ce monde en ruine : être autorisé à toucher le corps de l’autre, c’est sortir de sa solitude. L’enfant le sait, qui déjà se dérobe aux caresses de sa tante.

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