« La Piste des géants » de Raoul Walsh (1930)

par Emilie Sapielak

La Piste des géants de Raoul Walsh (1930)

Une immense caravane blanche entre dans le soleil. Les pèlerins ne forment qu’un seul corps, un long corps de mille-pattes. Sur le dos de l’insecte géant court le frisson de l’aventure, onde de choc qui entraîne avec elle chaque homme, droit devant. Les chariots sont lourds et peu maniables, les éléments hostiles. Mais la longue caravane s’entête, traversant les fleuves et les montagnes, résistant à l’hiver glacial et au désert qui « brûle les chairs et assombrit les espoirs ».

La lutte acharnée qu’elle engage trouve sa place dans le monde qui l’entoure. Ce combat est dans l’ordre des choses. L’entêtement des pionniers, véritable puissance tellurique, rivalise avec le soleil et la lune.

De près, l’immense caravane est un rassemblement de vieillards décatis, de matrones, de bandits et de jeunes gens inexpérimentés. Souvent grotesques, malhabiles et laids au regard des animaux qu’ils croisent sur leur route, loups à la douce fourrure, buffles aux cornes blanches et effilées, ces hommes et ces femmes, reflet de l’humanité, sont dotés d’une extraordinaire faculté d’adaptation. Ils entrent ainsi dans le soleil et dans l’histoire.

L’homme de l’Ouest est ce qu’il fait. Le jeune cavalier (John Wayne) parvient à mener les pionniers à bon port : il devient solennellement celui qui va jusqu’au bout des pistes. Un vieillard prend son fusil et risque sa vie pour le défendre : il restera celui qui protège son ami. Dans l’action, ces hommes se dépassent et conquièrent hors d’eux-mêmes leur véritable identité. Chacun se tient à la place que lui a réservée le destin. Mais tous créent leur propre légende.

De plus près encore, cette cour des miracles recèle des trésors de grâce et de beauté. Mais il faut croire pour les voir. Il faut avoir vu. La caméra a de ces fulgurances. Elle fait surgir devant nous ce qui se dérobe aux cœurs secs et aux suspicieux. Des femmes, Muses descendues de l’Olympe, déroulent et coiffent, à la faveur d’une belle matinée, leur longue chevelure dorée. Des enfants entourent leur champion, déposant à ses pieds une dévotion absolue. Et surtout, revient une nouvelle fois la plus belle et la plus troublante des apparitions, cette madone aux cheveux noirs qui hantait déjà Regeneration en 1915, son enfant dans les bras.

La Piste des géants de Raoul Walsh (1930)

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