« En quatrième vitesse » de Robert Aldrich (1955)

par Emilie Sapielak

Kiss me deadly de Robert Aldrich (1955)

Au cœur de la nuit monte un souffle rauque et haletant, entremêlé de sanglots. Une femme court pieds nus au milieu de la route. La plante de ses pieds blancs heurte l’asphalte granuleux.

Chaque coup porté contre le sol réveille une émotion ineffable, une vague appréhension, un immense vertige face à la puissance recluse au fond de chacun et qui soudain se manifeste crûment. Une jeune femme s’est échappée et court, pieds nus, dans la nuit.

Qu’y a-t-il de plus terrible que des pieds qui n’avancent plus, des pieds mous qui ne soutiennent plus le reste du corps ?  Inertes, les pieds de Christina se balancent dans le vide tandis que s’élèvent des cris déchirants.

La jeune femme s’immobilise, droite, les bras levés, défiant la voiture qui arrive à toute vitesse.

Elle est nue sous son pardessus. Ils lui ont pris ses vêtements pour l’empêcher de fuir. Sa survie, le droit de se tenir debout face au reste du monde, elle les doit à cette mince étoffe. Lily Carter ne porte, elle aussi, qu’un simple peignoir éponge. Et Velda, avant d’être kidnappée, a déjà revêtu la tenue des condamnées, une fine robe de chambre. Le film est l’histoire d’un dépouillement – le héros lui-même est privé de son arme – qui met à jour l’horrible instant du basculement avant que l’homme ne s’effondre.

La position debout présentée comme précaire et vitale rend insupportable la chute des personnages. Aucun lyrisme ne vient masquer la violence d’un corps qui cède et meurt. L’un est projeté dans les escaliers, un autre écrasé sous une voiture. Devant l’homme à terre se dresse toujours celui qui, debout, contemple son œuvre et sa victoire, celle du fort sur le faible.

La ville est une jungle qui abrite des hommes terrorisés. L’entraide n’existe pas. Le vieux porteur de bagages refuse l’aide de Mike : les prochaines malles lui paraîtraient plus lourdes. L’espace est une succession d’appartements-refuges. Pour passer de l’un à l’autre, le héros doit emprunter des rues dangereuses, des escaliers interminables qu’il faut monter ou descendre rapidement sans se faire repérer.

Certains courent parce qu’ils sont traqués. D’autres courent parce qu’ils chassent. Mike Hammer, le héros, est un chasseur impitoyable. Il aime le sentier qu’il faut défricher de ses propres mains et qui s’ouvre à l’infini devant soi. Il cogne avec plaisir. Rien n’arrête son avancée. Il veut arriver le premier. Des femmes s’accrochent, lascives, à son cou. En vain. Il ralentit à peine sa course maladive.

« Remember me », dit la lettre que lui a envoyée Christina avant de mourir. Mais Mike ne se retourne jamais, sinon pour assurer ses arrières. La femme de Loth, qui a osé, s’est transformée en statue de sel. Ce n’est pas la poésie désespérée du message de Christina qui l’obsède mais l’énigme que contiennent ces deux mots. La jeune femme n’est pas un souvenir, Mike n’a pas de passé, mais un mystère à déchiffrer.

Une seule fois, il interrompt sa course et regarde en arrière. Accoudé au comptoir d’un bar où il a ses habitudes, il se retourne vers une chanteuse de jazz qui interprète un morceau de Nat King Cole. A-t-il reconnu une mélodie familière, l’histoire de sa vie ? Il s’enivre et s’écroule sur le comptoir. Lorsqu’il repart, la chanteuse lui adresse un mot amical. Mike hésite, puis répond machinalement. Mais dans cette seconde d’hésitation, une seconde poignante, a germé la mélancolie, des rêves et des espoirs qui ne survivront pas au rythme infernal de la course du héros.

Kiss me deadly de R.Aldrich (1955)

All night I walk the city
Watching the people go by
I try to sing a little ditty
But all that comes out is a sigh

The street looks very frightening
The rain begins and then comes lightning
It seems love’s gone to pot
I’d rather have the blues than what I’ve got

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