« L’Impasse tragique » de Henry Hathaway (1946)

par Emilie Sapielak

L'impasse tragique de Henry Hathaway (1946)

Ils sont rarement seuls. On les épie. C’est une femme cachée dans la pièce d’à côté, une troupe de badauds devant l’entrée du magasin. Ils sont rarement seuls. Mais rien ne se murmure qui ne pourrait être dit à voix haute et devant tous. Ils sont dignes. Enlacés, leurs corps grands et droits forment une courbe gracieuse et parfaitement maîtrisée. Dans l’obscurité, leurs silhouettes se découpent avec une netteté extraordinaire. Sans visage et sans regard, ces ombres ont des gestes lents qui disent « la douceur qui fascine et le plaisir qui tue ».

Kathleen (Lucille Balt) et Galt (Mark Stevens) sont rarement seuls. Mais c’est dans la beauté de leur présence que s’enracine la tension dramatique, beauté à la fois mystérieuse et familière. Ils ne vivent pas en dehors du monde, fréquentant les lieux populaires, les cafés et la fête foraine. Ils évoluent toutefois en surimpression, comme une image se superposerait à une autre sans jamais se confondre totalement avec elle.

Les personnages des tragédies classiques sont des êtres de haut rang. L’ancien détenu et sa secrétaire ont cette noblesse, faite de retenue et de sentiments élevés. Ils ont l’élégance des caractères simples. Dans une atmosphère chargée de menaces, ils prennent le petit déjeuner dans le service de porcelaine  qu’elle a élégamment disposé pour lui sur la table de son modeste appartement.

Un cadre épuré les accueille dès les premières minutes du film. Le bureau de Galt, détective, est presque vide. L’appartement de Kathleen n’est guère plus meublé. Le moindre objet acquiert ainsi une dimension étonnante. L’encre renversée prend l’aspect du sang. Le cercle lumineux de la lampe est une lune.

Les personnages bougent assez peu, lui debout, elle assise, ou l’inverse. Une des scènes les plus fortes est statique. Elle réunit Galt et la femme de son ennemi dans un bureau, lieu récurrent de cette tragédie, « palais à volonté » où se croisent les personnages. Ils ne se connaissent pas. Galt ignore être aussi près de la clé de l’énigme. Rien ne lui permet de faire le rapprochement entre l’homme qu’il traque et cette inconnue. Le silence est total. La caméra subjective s’attarde sur les jambes de la jeune femme. Les secondes s’égrènent lentement lorsque soudain s’accomplit un véritable tour de force. Galt comprend. Et ce lent et caressant mouvement de caméra suffit à nous en convaincre.

Galt n’est pas de ces héros de film noir qui finissent à terre, les habits froissés et les muscles endoloris. Son corps souple et élastique se relève rapidement. Il bondit juste à temps pour éviter  une voiture qui tente de l’écraser. En tombant, sa veste, à l’épaule, se déchire. Cette unique entaille laisse entrevoir le tissu clair de la chemise sous le costume sombre, une larme blanche. La nuit, meurtrie par le crime, pleure sur l’épaule de son héros.

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