« Spider » de David Cronenberg (2002)

par Emilie Sapielak

Spider de David Cronenberg (2002)

L’homme perdu dans son passé tient un journal intime. Son écriture est un trait frémissant qu’il caresse du doigt, en aveugle. Que lui racontent ces obscurs linéaments? Il y cherche compulsivement la clé de l’énigme, le fil d’Ariane qui le libèrerait de sa prison. Mais ces lignes ne sont que les soubresauts de son propre cerveau, l’activité contre-nature d’un cœur qui ment et ne cesse de consolider la toile qui l’enferme. Elles le ramènent inexorablement à lui-même, au cœur de l’effrayant dédale de la schizophrénie.

Le film nous donne la clé qui ouvre cet espace labyrinthique : les plans juxtaposés ne se suivent pas mais s’emboîtent. L’être recroquevillé dans la baignoire, ou allongé dans la terre du jardin, implorant sa mère de le laisser la rejoindre, vit à l’intérieur de cet homme maigre au manteau trop ample, qui murmure des mots à peine compréhensibles. De même, les personnages juxtaposés s’emboîtent. L’enfant qu’il observe, c’est lui. Les trois figures de femmes ne font qu’une.

Mais la clé qui ouvre le labyrinthe n’est pas celle qui permet d’en sortir. Tandis que l’on tente de faire rentrer chacune de ces apparitions dans le corps qui lui appartient, le personnage n’en finit pas de projeter à l’extérieur de lui-même les visages qui le hantent.  L’illusion se confond progressivement avec la réalité grâce à des phénomènes d’écho. Les liens suggérées – le puzzle et la vitre brisée de l’asile, la photographie d’un paysage et les trois hommes soudain dans ce même paysage – nous rendent petit à petit esclaves d’une logique qui tourne à vide. Bientôt nous errons dans ce no man’s land où personne ne s’aventure, cette bande de terre frontière qui sépare réel et irréel.

L’instant du basculement est éprouvant. Le garçon sage et injustement rabroué est celui dont on doit se méfier. La vérité heurte nos préjugés : il n’y a pas d’enfant en danger mais un enfant capable de tuer. Il n’y a pas de traumatisme révoltant qui expliquerait la suite de l’histoire mais un enfant malade qui grandit dans l’espace que sa maladie façonne et lui impose. Adulte, il doit se courber pour tenir dans le cadre étriqué où tout s’est ligué contre lui.  Les gros plans sur sa tête puis sur ses pieds font comme si ces deux parties du corps n’étaient pas connectées.

« C’est l’habit qui fait l’homme, dit l’un des patients. Moins il y a d’homme, plus il faut d’habits. » Cleg, alias Spider, porte quatre chemises empilées les unes sur les autres.

Sa perception modifiée du monde met à mal un des gestes fondateurs de notre existence : identifier et reconnaître, nouer des liens. Spider noue des bouts de ficelle au plafond de sa chambre. Où est-il réellement ? Qui sont réellement ces gens ? Rien n’est sûr dans cet immense champ de ruines où ne subsistent que les traces de ce qui a été ou de ce qui aurait pu être, l’araignée dans sa toile. Y règnent en maître l’angoisse terrible et la solitude immense.

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