« Le Coup de l’escalier » de Robert Wise (1959)

par Emilie Sapielak

Odds against tomorrow de Robert Wise (1959)

Des oiseaux s’envolent, des enfants jouent à voler, un homme s’empare de l’un d’eux.

Des paysages graves et épurés retiennent le déroulement de l’histoire. Le ciel se mire dans le bitume. La ville est un croisement harmonieux de lignes sombres. La voie rapide longe l’océan moiré. A la campagne, la forêt se découpe nettement dans le ciel et le désert de verdure s’étale à l’infini, vaguement hostile. Ni refuge, ni espace mental, le paysage souverain est une entité à part entière, présentée comme une limite infranchissable.

Les visages, eux, légèrement déformés, sont filmés de près. Les chevaux de bois du manège aussi. Johnny (Harry Belafonte) s’acharne sur son xylophone et chante un air sentimental avec la rage de celui pour qui l’amour est un luxe et la survie une priorité. La paix de l’esprit n’existe pas, le conflit est permanent, avec les autres ou soi-même. That’s why i get mad, to get it easy.  La caméra attend au sol, bras ouverts, les corps filmés en contre-plongée, comme si leur chute était inéluctable.

De longs axes de circulation traversent l’écran. Le car et le train semblent rivaliser de vitesse. Reposer en équilibre dans un monde en perpétuel mouvement est une gageure. Les couples vieillissants se défont. Les hommes s’épuisent, les plans s’étirent. Mais l’immobilité est plus douloureuse encore. I don’t mind the action, it’s the wait.  Les corps ne se figent qu’en cas de nécessité. Un corps debout est un défi lancé à soi-même et aux autres, Helen (Gloria Grahame) bravant Earle (Robert Ryan), Earle affrontant Johnny. Un corps debout est un défi lancé au monde. Les hommes se dressent devant le paysage. Dans l’ascenseur de l’hôtel, on entend le bruit du vent.

Ambition folle qui transforme l’histoire en mythe et relègue aux dernières minutes du film le casse de la banque, ce désir de possession est aussi prégnant que son objet exact est difficile à nommer. Et l’amour n’est rien à côté.

Les hommes veulent le monde. Coincés dans des appartements minuscules, fatigués de n’avoir que la vue, les hommes veulent posséder le décor à pleine main,  celui qui s’étale devant leur fenêtre et qui les provoque, ces vastes panoramas urbains. Ils veulent le ciel, l’horizon, les buildings et l’océan, l’eau du désert.

Vieux et fourbus, ils n’en finissent pas de se cogner à ces vastes ensembles glacés. Rien de flamboyant dans cette volonté maladive. Leur raison de vivre est aussi une raison de mourir. L’échec est inscrit dans la démesure de leur rêve, l’échec et la frustration, inhérents à l’impossibilité de saisir ce monde dans sa totalité. Ils ne s’emparent que de fragments métonymiques, un lapin, un enfant qui joue à voler, les bras levés, au passage des oiseaux.

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