« L’Impératrice Yang Kwei-Fei » de Kenji Mizoguchi (1955)

par Emilie Sapielak

"L'impératrice Yang Kwei fei" de Kenji Mizoguchi (1955)

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

Le vieil empereur Hsuan-Tsung erre dans sa forteresse dorée, un palais aux longs couloirs vides. Devant la fenêtre s’élève une muraille sombre. Il appelle celle qu’il aime et qui a disparu. Il cherche son visage sous les traits d’une statue. Des serviteurs entrent. Ils ont ordre de le conduire au Palais de l’Ouest, l’ultime demeure du soleil.

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

Hsuan-Tsung est l’homme idolâtre. Avant l’arrivée de Kwei-Fei, c’est la mémoire de Wu-Hui, sa première épouse, qu’il célèbre, emplissant la place laissée vacante de mélodies tristes. Les femmes que ses conseillers lui présentent le laissent indifférent. Il pleure celle qui n’est plus. Et pleurant, il rêve. La musique lui permet de créer un espace inédit, fragile, matérialisé par le corps des musiciens qui l’entourent, un espace où il n’est plus soumis aux contraintes de son rang, où il dialogue librement avec celle qu’il aime, son luth, sa douleur.

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

Hsuan-Tsung contemple les fleurs des pruniers, prête l’oreille aux bruits de la ville, le visage et la voix de l’amour, cette force vitale dont il voudrait s’imprégner.

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

L’histoire de Kwei-Fei est celle de Cendrillon. Cousine pauvre et servante d’une famille ambitieuse, elle est accroupie dans la cendre des fourneaux quand un oncle la remarque. Elle chante et sa voix transcende ce réduit sombre et enfumé. Là où ses sœurs ont échoué, elle réussira. Elle ressemble physiquement à la première épouse de l’empereur, mais sa beauté prend sa source ailleurs. Ce n’est pas son visage qui séduit Hsuan-Tsung. Il est ému en l’entendant jouer l’une des mélodies qu’il a composées. Kwei-Fei sait écouter. Elle tient entre ses mains les clés du monde rêvé, de l’autre royaume.

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

Lors de la fête du jour de l’an, elle l’entraîne incognito hors du palais, dans les rues de la ville en effervescence. Tous portent des masques. Elle le guide, il ne lâche pas sa main. Ils se perdent dans la foule et dans l’excitation de la fête. Le petit matin qui les surprend est témoin d’une véritable renaissance. Les gestes les plus simples, se désaltérer d’une tasse de thé, porter un biscuit à ses lèvres, prennent les allures d’une déclaration bouleversante. Les amants ont fait don des riches tissus qui les dissimulaient et montré leur visage. Ils ont bu, ils ont dansé, libérant le corps et l’esprit. Et Hsuan-Tsung de sourire en regardant celle qu’il aime: « J’ai l’impression qu’ici est ma vraie place et que nous y vivons depuis toujours. »

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

La voie que suit Kwei-Fei est celle tracée par les grandes amoureuses tragiques, Bérénice en tête. C’est la voie du dépouillement absolu qu’illustre la dernière image où tombe à terre la parure de l’épouse. Kwei-Fei n’hésite pas à rompre avec les honneurs, avec sa propre famille pour protéger celui qu’elle aime, celui qui dit : « être seul avec toi et le souvenir de cette nuit de fête ». Au nom de l’amour, elle accepte le sacrifice ultime, devançant le geste du bourreau.

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

Scène sublime où elle est assise parmi ses servantes agenouillées. Elle a souhaité reprendre son vrai nom, Yu-Huan, celui qu’elle portait avant d’être l’épouse de l’empereur. Elle est arrivée au bout de son cheminement intérieur, au plus près d’elle-même. « Priez pour le retour de la paix et de sa Majesté. Moi, je prie pour des jours plus heureux afin que vous revoyiez les fleurs et la fête du nouvel an. C’est pour cela que je prie du fond de mon cœur.» Les soldats viennent l’arrêter, ces mêmes soldats qui arrêtèrent autrefois Celui qui priait parmi ses disciples.

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

L’empereur ne l’a pas suivie sur la voie qu’elle lui montrait. Il a aliéné son pouvoir aux ambitions des uns et aux ressentiments des autres, refermant sur lui les portes du palais et, derrière une haie de lances, scellé le destin de Kwei-Fei.

« Kwei-Fei, où es-tu ma bien aimée ? »

Hsuan-Tsung, c’est toi qui l’as tuée.

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