« The Grandmaster » de Wong Kar-Wai (2013)

par Emilie Sapielak

The Grandmaster de Wong Kar-wai (2013)

Tel Bouddha « immobile comme la terre », Ip Man sourit. La tête légèrement inclinée, il écoute le chant du monde. Les paupières closes, il échappe à l’illusion de n’être qu’ici et maintenant. Abandonnant l’issue du combat aux mains des dieux, il a toujours plusieurs coups d’avance. Il n’affronte pas un ennemi. Il entretient la flamme.

Ip Man (Tony Leung) a refermé derrière lui le lourd battant du portail de fer, délimitant l’enceinte sacrée du combat que les spectateurs ne franchiront pas. On observe à distance ces affrontements foudroyants qui sont à la fois l’affirmation d’une puissance hors du commun et un moment de partage privilégié avec l’adversaire qui reçoit un savoir. Le poignard a un fourreau car sa nature est d’être soustrait à la vue. La lame, pudique, ne s’exhibe pas mais se soumet à sa vocation : transmettre. Le vrai combattant est un passeur de flammes.

Les combats s’enchaînent et font avancer l’histoire, actionnés par la main de leur créateur comme une série de moulins à prières. Les corps tourbillonnent et les prières se répandent sans jamais être prononcées. Touchant à l’universel, la lutte est ainsi dédramatisée. Pour exister, le film doit se nourrir de la trahison de Ma San qui fait de l’affrontement un drame personnel. Car le Kung Fu, lui, invite le monde dans le corps à corps et, l’y engageant en entier, déjoue toute forme de dualité. L’image se morcelle et se démultiplie. L’intrigue se soustrait à un récit linéaire. Chaque geste brise l’unité de la vision d’où jaillissent les autres mondes qu’elle contient en puissance.

En secret, je trace un chemin dans la neige. Les corps ont « huit pieds », « soixante-quatre mains » et sont le reflet du morcellement des cœurs initiés. Les cœurs ont plusieurs vies, passées, possibles ou rêvées et les vivent toutes à la fois, se heurtant douloureusement à l’évidente contradiction : l’être est multiple, l’amour est un. Lorsqu’elle s’imagine chanteuse d’opéra, Gong Er (Zhang Ziyi) réserve à Ip Man une place dans la salle. Le secret est une flamme qui consume l’être et le dépasse. Privée d’héritiers, Gong Er trouve l’apaisement dans l’opium et l’oubli.

La beauté du décor console de l’insupportable mélancolie. L’essentiel ne se dit pas dans le dépouillement mais, au contraire, dans le foisonnement de l’image qui, seul et de manière paradoxale, semble pouvoir l’exprimer. La richesse visuelle devient l’enveloppe parfaite des sentiments les plus purs qu’elle incarne et célèbre tout à la fois. Tandis que les cœurs brûlent et se brisent, les visages se figent et rayonnent. La beauté confère aux âmes l’immortalité. Ip Man le sait, qui met un terme au premier duel dans le Pavillon d’or pour épargner les meubles, puis au combat avec Gong Er. Il s’avoue vaincu lorsque le plancher craque, lorsque la beauté du décor mis à mal risquerait de ne plus s’accorder avec eux-mêmes.

Un regard suffit. Ils ne sont pas maîtres de leur parole. Le moindre mot est une maxime chargée du poids des siècles, une ligne de conduite à laquelle doit se soumettre l’individu. Vient le moment où Gong Er fait entendre sa propre voix, comme si la mort prochaine la libérait pour un instant de la réalité. L’aveu bouleversant franchit l’espace sacré de la pudeur, l’espace rouge de ses lèvres maquillées pour la première fois. Le destin ému par son audace lui ouvre les portes d’une autre vie possible, le « rêve d’amour » interprété par la chanteuse d’opéra, où Ip Man la rejoint.

Car l’opposant suprême, c’est bien lui, le destin, et non l’adversaire en face. C’est lui cette terrible explosion lorsqu’Ip Man s’apprête à suivre le chemin dans la neige, ce train qui emporte tout et décide finalement de l’issue du combat entre Gong Er et Ma San. La belle insurgée qui croit pouvoir le soumettre, lui empruntant sa puissance, précipite sa propre fin.

The Grandmaster de Wong Kar-wai (2013)

Pesant de tout son poids sur ces corps, le destin les rassemble et les fige dans des photos-souvenirs. Au fond des cœurs prisonniers gisent des rêves doux-amers.

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