« Lucky Star » de Frank Borzage (1929)

par Emilie Sapielak

Lucky Star de Frank Borzage (1929)

La lumière diaphane de l’aurore éclaire la campagne. Une ferme se dresse au détour d’un chemin. Le conte mêle au décor féérique la misère et la violence. A l’image du couple assis de part et d’autre du seuil de la maison pour prendre le thé, la caméra s’installe dans un équilibre subtil entre le rêve et la réalité, le rire et les larmes, l’amour et le devoir familial, le ciel et la terre. Elle relie, religieuse, les contraires qui peuvent enfin communier.

On suit le chemin de terre et la jeune Mary, lourdement chargée. On s’y engage comme l’on plongerait en soi, le souffle court face à la douleur que l’on pressent, inévitable. Cet espace intime et fragile ne souffre ni regard affecté, ni éclairage insistant.

La caméra s’aventure, véritable parcours initiatique, sur les terres de la pauvreté, des mauvais traitements et de la guerre, avant d’atteindre le monde feutré des cœurs. Elle découvre, au bout et au-delà du visible le plus immédiat et le plus brutal, ce qui d’habitude échappe aux regards, une cascade enchanteresse dissimulée derrière les troncs blancs des bouleaux, la pièce du fond chez Tim, où Mary abrite en secret sa belle robe.

Ces lieux dérobés surgissent de la pénombre et d’un clair-obscur mystérieux, lueurs bienfaisantes d’un esprit tendre, seules capables d’éclairer les ténèbres des cœurs, sans les blesser ni les trahir.

Qui peut incarner ce que l’on dissimule au plus profond de soi ? Il faut un corps dans le prolongement d’une âme. Celui tremblant de Janet Gaynor révèle le cœur même du personnage, ne fait qu’un avec lui. Il est une corde qui vibre à l’unisson de ses émotions.

Le personnage est pur parce qu’il est un. Il n’existe pas de beauté « intérieure ». La beauté des âmes s’accompagne nécessairement de la beauté des corps qui n’a rien à voir avec celle des habits luxueux que prodigue l’hypocrite Wrenn. La lumière auréole les plus pauvres. Mary, de profil, assise sur une chaise dans l’humble maison de Tim, est un ange. Le lait qu’elle verse dans la cuisine maternelle est un trait de lumière liquide. Le film se tend vers cette adéquation parfaite de l’être et du paraître, adéquation redoublée par la communion absolue des personnages : ainsi Mary, dans sa robe de bal blanche, devant Tim ébloui, ou plus tard Tim lui-même, debout sous les flocons de neige immaculés, face à Mary bouleversée.

Tim est de ces hommes bons que Dieu met à l’épreuve. Alors qu’il travaille près du ciel sur les poteaux télégraphique, qu’il défend les plus faibles et nourrit les soldats, le jeune homme est happé par la guerre et la terre brûlante des combats. Privé de ses jambes, il œuvre sans rancune pour la beauté du monde et redresse ce qui ploie sous le malheur. Timothée, « celui qui honore Dieu », est le gardien de la Création, création divine ou humaine, que le temps, la misère ou l’oubli auraient altérée. Il fait s’allumer une ampoule, répare un phonographe. Il révèle la peau blanche de Mary, ses cheveux blonds. Redonnant à chacun sa beauté, il lui rend sa place dans le monde, quitte à rester seul.

Dieu n’abandonne pas les siens. Il leur envoie des anges. Entre les mains de Tim brille bientôt l’étoile qui lui montrera la voie à suivre.

Chaque geste du jeune homme est d’une simplicité bouleversante, sublimé par le sentiment qui le motive. Il lave les mains de Mary, ses cheveux. L’amour se présente ainsi comme un mouvement du corps. Son expression la plus naturelle est le geste de celui qui donne, des baies, de la soupe, qui nourrit, protège, ou retient. La main amoureuse a le pouvoir de guérir et de faire renaître. Les mots sont des phrases toutes faites, des poncifs qui n’ont de valeur que lorsqu’ils sont prononcés par la bouche de celui qu’on aime : comme un corps en imite un autre, Mary répète avec bonheur les admonestations de Tim qui l’engage à ne plus voler sa mère et à lui obéir.

Tim à sa fenêtre : « Come again tomorrow ? »

Lucky Star de Frank Borzage (1929)

Dans l’encadrement de la porte, Mary acquiesce, sourit. Elle serre contre elle le phonographe qu’il lui a offert. La jeune femme apparaît dans un cadre, comme si une mise à distance s’avérait nécessaire pour permettre au regard de soutenir la puissance de l’apparition.

Tim: « And the next day?»

On l’aperçoit maintenant à travers la vitre. Elle s’est éloignée mais elle s’arrête aussitôt et acquiesce une nouvelle fois en souriant. Les corps s’éloignent tandis que les âmes se rapprochent, découvrant l’amour qu’elles se portent.

Chaque intervention du jeune homme exprime un sentiment de plus en plus fort. Et tandis que l’émotion grandit, le temps se fige, tourne en boucle, comme un vœu d’amour fou sans cesse renouvelé. La scène a lieu hors du temps quotidien linéaire. Elle dure et cette durée lui confère une beauté quasi insoutenable que viendront apaiser l’obscurité du crépuscule et la légèreté de la scène suivante.

Tim: « And every day… »

Elle vient d’atteindre la courbe du chemin et s’apprête à franchir le pont. De dos d’abord, elle se retourne. Le plan suivant, beaucoup plus rapproché, annule toute distance physique, toute contrainte extérieure, et la ramène près de lui. Des larmes emplissent ses yeux. Tout en hochant de nouveau la tête, elle met en marche le phonographe et, le sourire aux lèvres, s’éloigne en écoutant la musique.

Lucky Star de Frank Borzage (1929)

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