« Le Bonheur » d’Agnès Varda (1965)

par Emilie Sapielak

Le Bonheur d'Agnès Varda (1965)

François aime Thérèse, ils ont deux enfants et sont heureux. Il rencontre Emilie. Il l’aime aussi. « Ne t’inquiète pas, je suis libre, contente et tu n’es pas le premier. Aime-moi. »

Tandis que glisse la caméra sur un air de Mozart, les hommes sont surpris dans des poses de statues aux courbes parfaites. Lorsqu’ils s’animent, ils volent, demi-dieux vivant en harmonie avec leur Olympe, la forêt, les bords du lac, ou cette ville au nom de fleur, Fontenay-aux-roses, partageant avec leurs semblables des relations tout en grâce et courtoisie.

L’appartement de François et Thérèse est minuscule mais les mains qui surgissent dans le cadre pour arranger un linge, un bouquet, un enfant, orchestrent le quotidien, le transforment en œuvre d’art. Ils vivent dans un monde où les frontières entre le rêve et la réalité sont poreuses. Dans la rue, les murs arborent d’étranges couleurs vives et parlent à travers les affiches, « azur », « j’aime », « mystère ». Les visages des acteurs et des chanteurs de l’époque surgissent à l’arrière-plan. Avec les enfants, les adultes donnent du sucre au vélo-cheval et mangent des brochettes au barbecue comme les indiens.

De cette symphonie orchestrée par des mains actives, naît le bonheur, à la fois simple et démesuré, fruit de l’amour, peut-être, mais surtout de la beauté : Thérèse, couturière, crée de belles robes, François, menuisier, construit de beaux meubles. Ils ont de beaux enfants.

Le bonheur est humain, la beauté inhumaine. Elle est de ces déesses primitives, insatiable, à qui l’on sacrifie les purs. François fait la connaissance d’Emilie. Leur rencontre ne perturbe pas le déroulement de l’histoire, parfaitement intégrée à ce déploiement lumineux de vies, qui rejette la souffrance de la trahison ou la tristesse de l’adultère, ces sbires de la laideur. Les jeunes gens s’aiment, sincères, dans toute leur splendeur.

Le chagrin n’est pas à l’écran mais, inéluctablement, dans le regard du spectateur, habitant d’un autre monde où la beauté a rendu les armes. L’écran n’est plus la surface tendre et fraîche d’une eau accueillante mais un mur contre lequel on se heurte violemment.

Thérèse disparaît, Emilie prend sa place. Se rejoue le même ballet d’images sautillantes, voluptueuses. Le malaise croît. Le bonheur découvre son vrai visage. Il est cet appel pressant contre lequel François ne peut lutter, la « fatalité intérieure, l’Anankè suprême ».

François n’est pas un homme égoïste mais tragique. Il ne maîtrise pas le destin qui l’emporte. Il l’ignore. Comme il ignore les circonstances exactes de la disparition de Thérèse qu’il croit volontaire. Mais le spectateur, lui, a vu, le temps d’une brève seconde, une jeune femme qui tentait de lutter. Il a vu ce que la beauté et ses fondus en bleu, jaune, ou vert, ont tenté de faire disparaître : la main cruelle de la déesse que l’amour n’a pas désarmée.

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