« Troupe d’élite : dans l’enfer des favelas », de José Padilha (2007)

par Emilie Sapielak

"Troupe d'élite" de José Padilha (2008)

Les quelques vues aériennes des favélas de Rio de Janeiro ne montrent rien. Les plans d’ensemble à l’université ne saisissent qu’un brouhaha général dans lequel se perdent les discussions des étudiants. Il faut renoncer à la distance qui permettrait une évaluation rationnelle du problème. Pour parler de l’enfer, il faut y entrer, et plonger dans les rues de terre étroites et sinueuses, épouser leurs courbes et le rythme de la fête, avancer en pleine nuit. Le sang éclabousse la caméra.

Les visages apparaissent de trop près, les corps se perdent dans la foule, glissent hors du cadre. La mise au point se fait avec du retard. La caméra ne dissimule pas son effort qui maintient ainsi le spectateur dans l’inconfort et le contraint à garder les yeux grand ouverts. L’enchaînement des plans se fait à toute vitesse, comme si la juxtaposition des images pouvait pallier l’impuissance de l’œil à maintenir ce qu’il voit dans un cadre, à garder la cible dans sa ligne de mire. L’ennemi n’est pas un homme, mais un système tentaculaire, économique, politique et policier.

Dans les favelas, le jour ne se lève plus. La nuit succède à la nuit. Mais sur cette toile de fond désespérée, le réalisateur a peint d’étranges nuances, nuit blanche éclairée au néon, nuit rouge éclaboussée de sang, nuit noire, jaune ou verte. Cette palette fantastique donne à l’action la couleur des émotions les plus diverses, les plus contradictoires. Lorsque Nascimento rentre, épuisé, chez lui, c’est pour se réfugier dans la cuisine où le néon diffuse la lumière bleutée des salles d’autopsie.

Ces émotions ténues et fugaces, mises en couleurs faute de mots, sous-tendent l’impression générale de malaise que suscite une ville sans morale ni justice, où les corps découpés par l’œil de la caméra se noient dans une masse confuse qui les utilise et les remplace à l’envi, masse dont ils ne parviennent à s’extraire que pour tirer ou mourir.

Le visage pâle de Nascimento (le très beau Wagner Moura), capitaine du BOPE, l’homme discipliné, programmé, est un point d’ancrage dans ce chaos. Sa présence permet de mesurer l’incommensurable. Il est l’étalon à partir duquel s’évalue la corruption des âmes et du système. Mais comment entrevoir la sortie du labyrinthe lorsque le héros lui-même tue, torture et humilie ? L’homme d’action est à l’image de l’univers dans lequel il se fond parfaitement. Ange de la mort, il entre dans les favelas pour tuer et non pour sauver. Il est le héros contre-nature d’un système contre-nature. L’héritier qu’il cherche n’est pas l’enfant qui vient de naître et qu’il tient dans ses bras, sa femme l’emporte d’ailleurs loin de lui. Son successeur sera un survivant de l’horreur, celui en qui la formation du BOPE aura brisé toute humanité.

Nascimento n’est pas une solution. L’existence de Nascimento témoigne au contraire de l’impuissance de l’homme seul face à l’étendue du mal qui ronge sa ville, qui le ronge lui-même. Il est le gardien d’une frontière fantôme, la dernière, qui tente de distinguer les hommes corrompus des hommes intègres, frontière dont la préservation fait couler tellement de sang qu’elle en devient absurde.

Le mal est trop grand. Nascimento arrive trop tard. La frontière n’est perceptible que pour lui. Elle n’existe qu’à travers son propre corps qui fait front et s’interpose. C’est au prix d’un long parcours, celui du deuxième volet, « L’Ennemi intérieur », que le soldat devient un véritable héros, parcours au cours duquel il rend paradoxalement les armes et se replie sur sa famille, pour devenir le sauveur, non pas du monde, mais d’une poignée d’êtres chers, et de son âme.

A propos d’un caïd des favelas, Nascimento constate, désabusé : on ne sait pas comment il a commencé, mais on sait parfaitement comment il finira. La construction similaire des deux volets de Troupe d’élite, « Dans l’enfer des favelas » et « L’ennemi intérieur », est à l’image de ce pessimisme : tous les deux commencent par la fin, un homme meurt. Les personnages ne luttent pas pour changer le cours des choses mais pour rétablir la vérité. Ils œuvrent en vue d’une rédemption, collective, individuelle. Le flash-back est tendu vers la révélation de cette vérité qui se présente comme un geste héroïque : ainsi Nascimento donnant les noms des policiers corrompus aux membres de la commission d’enquête, ou Matias, révulsé, face aux étudiants qui se gargarisent de leurs actions humanitaires tout en alimentant le trafic des narcotrafiquants qui leur vendent de la drogue.

La mort est inévitable, mais le héros est celui qui lui arrache son masque débonnaire derrière lequel elle voudrait passer inaperçue, et la regarde en face.

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