« Le Quai des brumes » de Marcel Carné (1938)

par Emilie Sapielak

Le Quai des Brumes de Marcel Carné (1938)

Personne ne la voit entrer. Nelly (Michèle Morgan) est déjà là, seule, dans cette cabane que le brouillard dissimule, libre de partir ou de rester. Jean (Jean Gabin) pousse la porte du fond, et accède au royaume du cœur. La collision de ces deux libertés fait advenir sur terre le rêve d’amour, où rien n’existe, où tout est vital. Pour nous, ils jouent ce rêve, inoffensif en apparence, comme un conte pour enfants, et pourtant douloureux, engageant, même à bonne distance, de l’autre côté de l’écran : en plein jour, il faut voir ce qui la nuit nous asphyxie.

 « T’es une drôle de fille, toi. J’ai qu’à te regarder, t’écouter, et tu m’donnes envie de pleurer. »

Nelly et Jean trouvent refuge dans des lieux de passage, la cabane sur le quai, une chambre d’hôtel, des lieux sans identité qui prennent volontiers celle qu’on veut bien leur donner. La cabane, c’est le Panama. Voilà l’enjeu, vivre le rêve dans la réalité, estomper les contours, tout recouvrir de nuit et de brumes. On rêve plus facilement dans le noir. Le soleil est dans les yeux de Nelly lorsqu’elle se réveille dans la chambre d’hôtel, auprès de Jean.

L’existence de cette cabane sur le quai est un miracle, un acte de résistance. Ce tas de planches fatiguées sert de refuge aux parias, aux amants, et suspend, pour quelques heures, le cours destructeur du temps.

L’énorme paquebot amarré dans le port crache son épaisse fumée et piaffe d’impatience.

Dans ce lieu, la vie circule, grâce à des gestes simples et sublimes qu’ailleurs on appellerait sacrifice et qui sont, ici, un don de soi à l’un de ses semblables. Le gentil peintre qui voit les choses cachées, la mort, partout, s’efface ainsi  du tableau pour permettre à Jean d’être ce qu’il n’est pas, lui laissant ses habits, son argent, son identité. Cette facilité à troquer une apparence contre une autre laisse affleurer le cœur même des choses.

Le peintre disparaît comme on ferme les yeux, pour ne plus voir le crime dans la rose, le noyé dans le nageur, pour qu’existe simplement la rose, la joie, la musique et l’amour. Comme si son absence pouvait permettre aux êtres aimés de ne pas mourir.

Dans le même cadre, dans le même homme, cohabitent les contraires, l’amour d’un côté, la violence, la misère et la peur de l’autre. Croire en l’un annule d’ordinaire l’existence de l’autre. Pas ici. Et l’amour est sublime lorsqu’il regarde son ennemi les yeux grand ouverts, lorsqu’il se laisse, outrage suprême, attribuer un prix.

La boutique de Zabel, le répugnant tuteur de Nelly, est l’exact opposé de la cabane de Panama où l’on mange, où l’on s’habille, se lave gratuitement. Chaque chose a un prix, même l’amour. La cabane appartient au rêve, la boutique à la réalité, cette réalité où l’amour se paie par le sang. Les propos du peintre qui voyait en chacun un criminel en puissance prennent une valeur prophétique et donnent à la nuit une noirceur poignante. Zabel, le vieux jaloux, n’est pas différent de Jean, l’amant comblé qui vient chercher Nelly à la boutique, tous les deux bourreaux, tous les deux meurtriers, tous les deux victimes.

L’aube blafarde s’installe sur la fête foraine. Un enfant, de dos, seul, est assis sur un des chevaux du carrousel qui tourne encore, et qui, tournant, dévoile soudain les deux amants assis devant un verre, deux enfants seuls et mélancoliques, descendus du manège depuis longtemps.

« Quand vous m’appelez comme ça, Nelly, c’est comme si vous veniez me chercher très loin, quand j’étais petite.

–          Oh, t’es pas tellement grande, tu sais. »

L’enfant du manège est l’image puérile et dérangeante dans sa simplicité de ce qui nous élève, la part fragile et belle, insaisissable, rêvée, le meilleur de nous-mêmes.

Le Quai des brumes de Marcel  Carné (1938)

Publicités