« Le Fils unique », Yasujiro Ozu (1936)

par Emilie Sapielak

"Le fils unique" Ozu (1936)

C’est une lampe qui nous accueille à l’ouverture du Fils Unique d’Ozu, une lampe suspendue au plafond et qui tourne doucement sur elle-même pour mieux être vue ou mieux nous voir. Elle nous accompagne tout au long de ce drame réalisé en 1936 et qui reparaît ce mois-ci en version restaurée chez Carlotta. Le film retrace la vie d’une fileuse de soie qui élève seule son  fils, dans un petit village de montagne, au centre du Japon. Le jeune Ryosuke aimerait poursuivre ses études, mais les études coûtent cher. Sa mère se sacrifie. Treize ans plus tard, elle découvre que ses attentes ont été déçues.

Du drame familial, on retient d’abord la présence entêtante de cette lampe, ou encore celle d’un trait de lumière entre les marches de l’escalier. Ces plans, et tant d’autres, s’invitent dans le déroulement de l’histoire pour mieux la mettre à distance. Ils en ralentissent le rythme et retiennent les élans de commisération faciles qui pourraient envahir le spectateur. Ils sont l’alambic à travers lequel l’émotion est distillée.

"Le fils unique" Ozu (1936)

Leur fonction ne s’arrête pas là. A l’intérieur de l’image où les personnages évoluent, ces êtres animés ou inanimés, sans rapport évident avec l’histoire, nous imposent leur regard, un regard extérieur caractéristique du cinéma d’Ozu. C’est à distance que les conversations des couples sont filmées, derrière les encadrements des portes, comme pour matérialiser l’existence de cet œil qui les observe. Alors que les personnages se croient seuls, le monde les accompagne jusqu’à leur mort.

"Le fils unique" Ozu (1936)

Cette présence muette et indifférente révèle un conflit qui dépasse largement les dissensions familiales. Elle dit la vanité de l’homme qui tenterait d’ordonner ce qui l’entoure comme les métiers à filer du film, impeccablement alignés, ou les vêtements sur les cordes à linges. Dans l’univers parfaitement réglé d’Ozu, la présence muette des choses témoigne d’une résistance passive, d’une révolte toujours possible qui menace à chaque instant de faire trembler les fragiles constructions humaines. Ainsi le fils à l’avenir prometteur est devenu pauvre et le professeur tant admiré vend désormais des escalopes panées.

"Le fils unique" Ozu (1936)

Le drame du Fils unique d’Ozu n’a rien d’unique. Il se répète de famille en famille dans le film lui-même et dans les autres films du réalisateur, que ce soit dans Il était un père (1942) ou dans Voyage à Tokyo (1953). Il repose sur un constat répandu : la difficulté des rapports entre générations. Mais répétition et simplicité sont, dans l’œuvre du réalisateur, un véritable parti pris. Ces choix dénoncent la vanité de l’artiste qui voudrait donner du sens à ce qu’il voit en l’enfermant dans une intrigue artificielle et complexe. Ozu se méfie des grands récits comme il se méfie du cadre que lui impose l’objectif de la caméra : il redoute les découpages factices qui trahiraient ce qu’il voit. Il préfère recueillir à hauteur d’enfant les mouvements erratiques du monde qui se glissent dans les infimes décalages des répétitions successives. Dans chacune des familles du Fils unique, l’enfant, imprévisible, est le champion de l’égoïsme et de l’insouciance. Il est à la fois le chaos qui effraie et l’espoir qui rassure, se dérobant ainsi à toute interprétation simpliste.

"Le fils unique" Ozu (1936)

Le Fils unique se démarque dans la filmographie du réalisateur qui signe avec lui son premier film parlant. Après trente films muets, cette concession au progrès technique renforce paradoxalement la richesse du silence qui s’installe. Le silence du film muet devait raconter une histoire. L’histoire dictait aux corps les mouvements qui permettaient aux spectateurs de comprendre l’évolution de l’intrigue. L’arrivée de la parole est une libération. Désormais, les corps sont maîtres d’eux-mêmes. Ils peuvent s’abandonner, immobiles, et se retrouver, en marge des voix qui s’adressent aux spectateurs. Ainsi, au cours d’une scène symbolique, la mère s’endort devant un écran où les acteurs chantent et courent dans les champs. A son réveil, son fils, à ses côtés, lui sourit, sans mot dire. Dans ce silence, la communication se trouve rétablie, à distance respectueuse de l’écran de cinéma et d’une histoire qui voudrait leur imposer ses mots.

Les corps délivrés qu’Ozu met en scène avancent au ralenti, goûtant à l’espace qui les entoure et, découvrant avec regret ses limites. Dans la salle de classe, le fils s’accoude à la fenêtre et contemple avec gravité le néon qui clignote dehors. Petit à petit, les gestes muets des personnages esquissent un ballet dont la poésie ouvre la réalité quotidienne sur le rêve. Il suffit que le fils tende la main à un plus pauvre : son cheminement professionnel jugé décevant par sa mère se double alors d’un parcours merveilleux, celui du vilain petit canard qui devient chevalier au grand cœur.

A travers de nombreuses variations, ce geste du don se répète : les enfants se passent la balle, l’épouse sacrifie son kimono, un père donne une pièce à son fils. Une même volonté de transmettre, de survivre à travers l’autre malgré les distances ou la mort, produit ces variations successives dans le ballet des corps. Cette volonté naît paradoxalement au sein même du drame de l’incommunicabilité, où résonnent tour à tour des mots tendres et d’autres qui tombent comme des couperets.

Ce dialogue étrange entre les différentes composantes de l’image permet à Ozu de retrouver une vision à la fois authentique et inédite de notre monde, une vision qui nous bouleverse encore par son humilité. Il ne nous appartient pas de rendre signifiant le chaos qui nous entoure, nous dit Ozu, il est également vain de chercher à le maîtriser. Mais, au moins, peut-on, pour y survivre, s’en imprégner, et tenter d’en rendre compte le plus fidèlement possible.

"Le fils unique" Ozu (1936)

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