« Miss Oyu » de Kenji Mizoguchi (1951)

par Emilie Sapielak

Miss Oyu de Kenji Mizoguchi (1950)

Une jeune femme se laisse marier à un homme qu’elle sait follement épris d’une autre. Par amour pour lui ? Par amour pour lui et pour cette autre, Oyu, sa sœur aînée.

L’histoire des amants séparés par les conventions sociales s’efface devant le personnage sans histoire. Leur amour est peu de chose comparé à l’amour que leur porte Oshizu. La beauté des amants pâlit devant la beauté du sacrifice qui répand sa poignante mélancolie.

Oshizu est une présence discrète, un regard qui se dérobe, une ombre animée d’un amour qui la dépasse. Mais elle s’entête et progressivement s’installe dans le cadre. Elle s’entête à dire la vérité : l’homme qu’elle a épousé aime sa sœur qui l’aime en retour. Elle s’entête jusqu’au bout et ressasse, même quand cette vérité a vieilli, qu’elle est devenue méconnaissable.

C’est le seul rôle qui lui a été donné sur cette terre : chanter un amour qui n’est pas le sien. Alors pour ne pas disparaître trop vite dans le labyrinthe des cloisons, des voiles, des branchages, dans l’immense beauté de l’image, dans une vie maritale sans histoire, pour retenir la porte du tombeau qui se referme sur elle, elle s’entête et répète qu’ils s’aiment, faisant ainsi grincer les rouages de sa vie.

Elle qui n’a pas de place sur cette terre, sa sœur l’occupe toute entière, s’offre et se dissout dans une histoire qui n’est pas la sienne, qu’elle présente comme sa création. Puisqu’elle n’est rien, elle veut être le pont qui reliera ceux qui existent pleinement.

L’offrande d’Oshizu dépasse celle de l’amant. Lui offre à sa maîtresse son propre enfant. Oshizu leur offre sa vie et, vivante, choisit la voie du calvaire. Ce don absolu de soi fait d’elle un être monstrueux devant qui, Oyu, l’amante et la sœur adorée, la grande prêtresse à la voix mélodieuse, prend la fuite.

Oyu fuit la réalité dans le souvenir des temps glorieux du Japon et les récitals, se refuse à admettre ses sentiments et revendique son affection pour sa sœur. Sa naïveté se heurte de plein fouet à une souffrance sourde née de la réalité quotidienne auprès d’un homme. Oyu évolue dans un temps suspendu, le temps de la mémoire et du luxe. Pour Oshizu, chaque seconde est un coup. Oyu est immortelle. Oshizu lutte pour ne pas mourir trop vite.

Cœur errant sur terre, Oshizu trouve sa place au ciel.

Miss Oyu de Kenji Mizoguchi (1951)

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