» Nénette et Boni » de Claire Denis (1996)

par Emilie Sapielak

"Nénette et Boni" de Claire Denis (1996)

 

C’est un monde de matière. L’amour est là, dans les êtres de chair, dans les objets que l’on touche et que l’on porte aux lèvres, la tasse de café, les mégots de cigarette. L’amour se mange et se boit et les bouches sont insatiables. Des êtres nourrissent d’autres êtres, des êtres se nourrissent, dans une circulation de la matière qui dit le désir, non pas le désir du monde, de la route, de l’aventure, mais un désir plus petit, presque misérable s’il n’était si entêté, le désir d’un seul, le désir d’un corps que l’on nomme, le corps de l’autre déployé tout autour de soi, en soi, dans la nourriture que l’on ingère, sur son propre corps que l’on caresse, seul, pour retrouver l’autre. L’amour de Boni pour la boulangère, puis pour l’enfant de Nénette, sa sœur, est un amour sacré mais sans transcendance, d’autant plus puissant qu’il se confond avec l’élan vital du jeune homme.

Ce sont des corps pleins de corps, sans âme, sans esprit, au passé vague, sans importance. Ils ont l’air mystérieux car le corps est un mystère, sa beauté et sa grâce se distinguent de l’univers médiocre auquel il appartient pourtant complètement. Ils vivent dans un présent éternel et résistent à l’histoire qui voudrait les inscrire dans le temps. Nénette est enceinte mais cela ne se voit pas. Ce sont les médecins qui répètent, cinq mois, sept mois. Un père revient, un père disparaît, cela n’est rien, sinon une concession au temps qui vaincra, mais plus tard.

Ce monde est drôle et grave. Il se sait vain. Il se sait seul aussi et ne veut pas mourir. La boulangère aux jolis seins vend des brioches qui ont la forme de ses seins, Boni pétrit la pâte de ses pizzas comme il aimerait pétrir le corps de la boulangère, Nénette porte un enfant. C’est toujours le même geste. Mais Nénette ne veut pas de son enfant. Elle est un animal, elle est pire qu’un animal dit Boni, son frère. Nénette la fugueuse ne se satisfait pas de ce monde, elle se cherche, elle cherche ailleurs un au-delà, ou un en-deçà, et ne le trouve pas dans ce monde étrange où le dualisme entre l’âme et le corps n’existe pas, où le corps n’a jamais été aussi épais, aussi plein, uniquement de ce qu’on voit, de tout ce qu’on voit. Nénette cherche du côté de la mort, plongeant dans des bains nauséabonds de moutarde, buvant du vinaigre.

Quelque fois pourtant, elle cède, et, à califourchon sur son frère, le nourrissant à la becquée, rencontre le corps de l’amour et se réconcilie avec le grand tout.

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