« Le Mouchard » de John Ford (1935)

par Emilie Sapielak

"Le mouchard" de John Ford (1935)

Le destin s’acharne sur les plus faibles, les plus démunis, ceux qui pècheront les premiers. Il les choisit pour que s’exprime Sa présence. Il en fait ses témoins. Dans la plus grande misère se révèle Sa grandeur.

La culpabilité du mouchard n’est pas dans la voix qui le hante, la voix de Frankie, l’ami trahi revenu d’outre-tombe. Elle s’exprime par contraste dans la beauté éclatante qui surgit de la misère, un visage de madone, un chant mélancolique, deux femmes autour d’un feu. Elle naît de cette beauté qui le poursuit et qu’il s’acharne à ne pas voir. Car il a faim, il a faim et il désespère. Voilà sa faute. Plus grande encore que celle d’avoir vendu son ami. Il a douté de son Sauveur.

Dieu protège ceux-là mêmes qui L’ont tué. Il veille sur Gypo, mouchard et meurtrier qui titube sous le poids de l’alcool et ne sait pas ce qu’il fait. Sa lumière le guide. Si Gypo a douté, Lui ne doute pas et sait que l’infidèle Lui reviendra. Pourchassé par la résistance irlandaise qui crie vengeance, le corps criblé de balles, Gypo s’écroule devant les marches de l’autel, au pied de la mère douloureuse qui pleure son fils livré aux anglais. Gypo demande pardon et meurt. Il est sauvé.

"Le mouchard" de John Ford (1935)

Le chef de l’Organisation irlandaise, Dan, est épris de Mary, la sœur de Frankie que Gypo a dénoncé à la police en échange d’une récompense. Debout, enlacés devant la fenêtre, les deux jeunes gens sont beaux, leur couple, formé dans l’adversité, sublime. Pourquoi la beauté de cet amour-là n’émeut pas ? Chaque grain de lumière qui éclaire leur destinée est un principe indestructible. Ils ne peuvent trébucher. Au même moment, Gypo, complètement ivre, s’est allongé par terre, la tête sur les genoux de Katie la prostituée.

Dan a décidé de l’arrestation et de la mort de Gypo. Katie intercède en sa faveur auprès de Mary. Le face à face entre les deux femmes, entre la prostituée et la sainte, est bouleversant et le discours de Katie est un de ces délires qui révèlent à l’écran l’invisible beauté de l’âme. Elle sait que Mary souffre de la mort de son frère. Elle implore sa pitié, au nom d’un sentiment qu’elles connaissent toutes deux : l’amour. Comme Katie aime Gypo, Mary aime Dan et serait capable de se sacrifier pour le sauver. Au nom de cet amour, Katie supplie la sœur éplorée d’avoir pitié de l’assassin de son frère. Au nom de cet amour, Mary a pitié.

 

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