« Mouchette » de Robert Bresson (1967)

par Emilie Sapielak

"Mouchette" Bresson (1967)

Lorsqu’une journaliste lui demande de résumer son film, Bresson refuse. Ce serait odieux, ajoute-t-il. Les faits qui constituent l’histoire le sont, en effet. Se taire ne revient pourtant pas à nier leur violence. Là où le mot échoue à dire l’innommable, le cinématographe de Bresson y parvient.

La caméra reste proche de la terre et ne s’élève que rarement vers le ciel. Il faut le bras mécanique d’un manège de fête foraine pour y élever les personnages. Le reste du temps, c’est la terre détrempée de la forêt qui semble constituer leur univers, les herbes folles du fossé, les cailloux de la rivière et les sabots de Mouchette, qu’elle enlève et qu’elle remet. La caméra est ce chien de chasse qui a flairé une piste et s’y accroche.

Cette piste, ce fil d’Ariane, traverse le film et trouve un écho dans cet enchaînement de gestes banals et parfaitement orchestrés qui relie les êtres les uns aux autres. Il s’agit presque toujours d’un don. Recevoir une pièce, une robe, un croissant. Remplir les verres, nourrir l’enfant, faire boire la mère. Comme les personnages œuvrent malgré eux à quelque œuvre invisible, le film dessine le contour du mystère qu’il traque.

Cette obsession de la terre ne nie pas le ciel. Elle nous dit que les réponses se trouvent ici-bas.

Ici-bas, les êtres meurent. Le volatile pris au collet, la mère de Mouchette sur son lit, le lièvre atteint par le fusil du chasseur, tous agonisent. Lorsque Mouchette bombarde ses petites camarades d’école qui se parfument de grosses mottes de terre, elle leur rappelle ce qu’est la réalité. Il n’y a que la terre. Le reste est vanité.

Parmi les agonisants, on trouve Arsène, le braconnier, qu’une crise, d’épilepsie sans doute, jette au sol. Il vient de tuer le garde forestier, du moins le croit-il. On les a vus tous les deux rouler près de la rivière. Dans la cabane où il s’est réfugié, Mouchette est auprès de lui. Arsène se relève. Un peu plus tard, il tombe une nouvelle fois. Sur Mouchette cette fois, qui lutte d’abord contre l’appétit de l’homme, qui l’étreint ensuite.

Mouchette déclare à l’une des mégères du village : c’est mon amant.

Le mal serait donc en elle ? Le désir d’une femme et la haine des honnêtes gens dans ce corps de fillette grandie trop vite.

Mouchette est une sainte qui s’ignore. En chantant près du corps du braconnier qu’un mal étrange défigure, elle redonne ses lettres de noblesses à la pitié, cet amour subversif qui élit le dernier au rang de premier.

"Mouchette" Bresson (1967)

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