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« Une Place au Soleil » de Georges Stevens (1951)

"Une place au soleil" Georges Stevens (1951)

Une Place au Soleil de Georges Stevens et L’Aurore de Murnau reposent sur le même scénario. Un homme pauvre déjà marié ou engagé, s’éprend d’une bourgeoise. Pour vivre avec la nouvelle élue de son cœur, il décide de noyer sa compagne à l’occasion d’une promenade en barque, sur un lac.

"L'Aurore" Murnau (1927)

« L’Aurore » de Murnau (1927)

L’épouse innocente est l’exact opposé de sa rivale. Elle est blonde et pauvre, l’autre brune et très riche. Chez Murnau, la pauvreté arbore un visage de madone.  Stevens, lui, la rend presque laide. Chez Murnau, le corps de la riche tentatrice a des contorsions qui ne laissent nul doute sur sa nature diabolique. Stevens préfère mettre en avant la fraîcheur du corps d’Elizabeth Taylor, âgée de 17 ans.
Manichéisme d’un côté, souci de réalisme de l’autre ?
Le réel est complexe : le mauvais a parfois l’apparence du bon, le mauvais n’est pas toujours si mauvais… Le réel tisse autour de l’artiste une toile fascinante. Mais cette toile est un labyrinthe qui ne mène jamais au-delà de ce qui se tient sous nos yeux.
La seule issue est le dépouillement absolu, le manichéisme tant décrié qui, paradoxalement, accueille l’univers tout entier. Cette simplicité est une droiture. Par droiture, il faut entendre une fidélité ou une foi qui permet de ne pas se perdre dans le foisonnement infini du réel. Il faut entendre aussi une force qui permet d’extraire de ce foisonnement la vérité. Le film de Murnau a cette force.

Dans le film de Stevens (qui adapte un roman de Théodore Dreiser), comme dans celui de Murnau, l’homme ne tue pas sa compagne. C’est la providence ou le hasard qui se charge du crime au moment-même où l’homme y renonce. Ironie tragique.
Dans L’Aurore, la providence se manifeste sur le trajet du retour, alors que les époux se sont réconciliés. Elle prend la forme d’une violente tempête. Colère divine? Elle œuvre en fait pour la rédemption définitive de l’homme qui, déjà touché par l’amour, l’est désormais par la grâce.
Dans Une Place au Soleil,  c’est aussi un concours de circonstance qui fait avancer l’action. La jeune femme en se levant fait chavirer la barque. Mais l’homme ne tente pas un seul instant de la sauver. Le hasard qui s’exprime n’est qu’un reflet de son propre désir.

Ces situations apparemment similaires laissent donc transparaître deux points de vue différents. Stevens peint, avec brio, un monde étriqué : l’homme ne cesse de se heurter à lui-même. Il se confond avec son désir, il s’évalue à l’aune de ce désir : un désir vague fait de lui un être en quête d’identité mais un désir trop fort manque de le transformer en lâche incapable d’agir. Le héros est ainsi conduit dans les bras d’une petite employée dévouée avant d’accéder à un milieu où tout brille, comme si le moi ne pouvait être qu’un ego jouissant.
Le monde plus vaste de Murnau, pénétré d’ombres et de lumières fantastiques, remet l’homme à sa juste place : créature insignifiante au sein de la création, l’amour le sort de lui-même et le grandit.

L’aurore de Murnau est la chevelure lumineuse de l’épouse sur l’oreiller. Le soleil du film de Stevens est celui que cherchent les lézards pour se chauffer le ventre.

"Une place au soleil" Georges Stevens (1951)

« Kumbh Mela, Sur les rives du fleuve sacré » de Pan Nalin (2013)

Kumbh Mela de Pan Nalin (2013)

Le réalisateur indien Pan Nalin s’est fait connaître du grand public avec son premier long métrage, Samsara, sorti en 2002, et dans lequel il retraçait le parcours d’un moine bouddhiste en proie aux vicissitudes terrestres. Il revient avec un documentaire sur le plus grand pèlerinage du monde, le Kumbh Mela, qui a lieu tous les douze ans et dont le dernier s’est déroulé en 2013.

Pendant 55 jours, 100 millions d’hindous se rassemblent au confluent de trois eaux sacrés, le Gange, la Yamuna et la Sarasvati. Des ascètes nus recouverts de la cendre du feu sacré y côtoient les membres de différentes sectes hindoues et une population dont la pauvreté ne cesse d’ébranler. De cette effrayante confusion visuelle et sonore se détachent le regard affolé d’une mère qui a perdu son enfant dans la foule, le visage du jeune Babu, trois ans, recueilli par un vieux Yogi, et les commentaires amusés de Kishan, fugueur de dix ans qui voudrait devenir un Sadhu, un ascète.

La mise en scène du propos est assez rudimentaire. Le réalisateur explique en voix-off qu’il part pour rapporter à son grand père de l’eau sacrée et quelques histoires. La dramatisation de certains événements peut aussi paraître affectée. Mais ces maladresses servent l’authenticité des êtres et des dialogues, les protégeant paradoxalement de tout artifice. Et ces visages à la fois creusés et resplendissants, ces mains noueuses et ces corps d’enfants devant lesquels la foule s’écarte sont autant d’apparitions miraculeuses offertes joyeusement à nos yeux.

Les histoires s’entremêlent, l’une relativisant l’autre, empêchant tout commentaire qui figerait ces vies dans des poses réductrices. Surgit alors l’essentiel, l’émotion de la rencontre et la contemplation du mystère qu’est autrui, une contemplation débarrassée de tout préjugé, de toute projection de soi sur l’autre. De fait, le dépaysement culturel est trop grand. Il agit sur nous comme une purification, pour nous enseigner une belle façon de découvrir l’inconnu : l’accueillir et l’aimer.

Black and White Street Photographs of New York City by Matt Weber

Black & White NYC Street Photography by Matt Weber

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